Politique

Tanzanie : John Magufuli rattrapé par le Covid-19

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Mis à jour le 11 mars 2021 à 15:45

John Magufuli, le président de la Tanzanie, à Dodoma, le 29 août 2020.

Le président John Magufuli n’est plus apparu en public depuis la fin du mois de février et plusieurs sources affirment qu’il a été contaminé par le coronavirus. Ironie du sort : pendant des mois, il a refusé de prendre la pandémie au sérieux, s’enfermant dans le déni et recommandant à ses concitoyens des séances de prière et des décoctions de plantes.

La rumeur enflait depuis quelques jours. Plusieurs personnalités parmi lesquelles l’opposant Tundu Lissu – arrivé deuxième à l’élection présidentielle d’octobre 2020 – laissaient entendre sur Twitter que le président tanzanien était hospitalisé. Jeune Afrique indiquait d’ailleurs le 4 mars qu’il n’avait pas pu rencontrer le Congolais Joseph Kabila lors de la « tournée internationale » que celui-ci effectuait, précisément parce qu’il s’était placé en auto-isolement.

Plus direct, l’universitaire britannique Nic Cheeseman, fondateur du site Democracy in Africa, affirme tenir de deux sources différentes que John Magufuli est « sérieusement malade » et a été hospitalisé à Nairobi. « Ne comptez pas sur le gouvernement tanzanien pour confirmer cette information », conclut-il. Le 10 mars au soir, la presse kényane laissait à son tour entendre que Magafuli avait été évacué vers l’Inde pour y être soigné.

Si la contamination au virus du président est avérée, Magufuli ne fera que s’ajouter à la liste déjà conséquente des personnalités politiques tanzaniennes touchées par le Covid. Depuis un an, trois députés en sont déjà décédés, ainsi que d’anciens ministres comme Gregory Teu et John Kijazy ou encore le vice-président de Zanzibar. Une situation malheureusement pas exceptionnelle, à un détail près : officiellement, la présidence a toujours indiqué que les victimes avaient succombé à des « maladies respiratoires ». Car le président Magufuli le répète depuis le mois de mai 2020 : à l’exception de quelques rares cas de personnes contaminées lors de voyages à l’étranger, il n’y a pas de Covid en Tanzanie.

Ni confinement ni quarantaine

Le pays n’a mis en place ni confinement ni quarantaine. Les touristes y sont toujours les bienvenus sans mesure de précaution particulière, marchés et restaurants restent ouverts et, dans les grandes villes, on croise peu de porteurs de masques. Certains entrepreneurs se félicitent de ces choix audacieux qui ont permis, assurent-ils, de maintenir l’économie du pays à flot. Le PIB n’a pas trop souffert en 2020, les faillites d’entreprises ont été moins nombreuses que dans les pays voisins et, grand motif de fierté, la Banque mondiale a officiellement classé la Tanzanie parmi les pays à revenu intermédiaire en juillet 2020.

La version officielle de l’histoire du Covid-19 en Tanzanie, elle, tient en deux lignes. Officiellement, le premier cas de contamination est recensé dans le pays le 16 mars 2020. Les chiffres augmentent modestement dans les semaines qui suivent, puis la progression s’interrompt brusquement. Fin avril, John Magufuli décrète que la Tanzanie a vaincu le virus et cesse de publier le nombre de malades et de morts. Si bien qu’un an plus tard, le pays revendique officiellement 509 personnes contaminées et 21 victimes quand le Kenya voisin, pour une population comparable, en déplore respectivement 106 000 et 18 000.

Au printemps 2020, les représentants de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont expulsés de Tanzanie. Et lorsque la ministre de la Santé, Faustine Ndugulile, émet l’idée qu’il pourrait être sage de se conformer à l’avis des scientifiques, elle est congédiée et remplacée par une titulaire plus en phase avec les positions magufuliennes : Dorothy Gwajima. Qui se distingue, en février 2021, en réalisant en direct devant les caméras de télévision une décoction à base de gingembre, citron, poivre et oignon dont elle assure qu’elle éradique le coronavirus.

Si l’homme blanc était capable de fournir des vaccins, il nous en aurait fourni contre le Sida

Répétant que la gravité du virus est très exagérée par les médias occidentaux, le président affirme qu’il a transmis à des laboratoires de faux échantillons qui étaient en fait du jus de papaye ou du diesel et que ceux-ci n’ont pas vu la différence avec des prélèvements sanguins destinés à la détection du virus. Lorsque le président malgache annonce que les chercheurs de son pays ont développé un remède miracle à base d’artemisia, le Covid-Organics, Magufuli dépêche immédiatement un avion sur la Grande Île pour en récupérer des doses. Et propose parallèlement une prophylaxie de son invention : herbes locales, inhalations de vapeur, jeûne et prière. Catholique fervent, John Magufuli assure que le Covid ne résiste pas à trois journées de dévotion intense, et ce malgré les mises en garde du clergé local – et des autorités musulmanes –, qui incite les fidèles à respecter les gestes barrières.

Les vaccins ? Le président ne veut tout simplement pas en entendre parler et la Tanzanie fait partie des rares pays d’Afrique n’ayant pas rejoint le dispositif international Covax, qui vise à réserver aux pays en développement une partie des doses produites par les grands laboratoires mondiaux. « Si l’homme blanc était capable de fournir des vaccins, justifie le président le 26 janvier, il nous en aurait fourni contre le Sida, la tuberculose serait un vieux souvenir. Il aurait trouvé des vaccins contre le cancer et la malaria. »

Inquiétude

Au-delà des frontières, cette gestion de la pandémie inquiète. Craignant une explosion des cas et la création de nouveaux variants locaux, le Kenya – qui assure que les malades tanzaniens demandant des soins affluent dans les hôpitaux de Mombasa – et la Zambie ont fermé leurs frontières avec la Tanzanie. Le Royaume-Uni a pour sa part placé le pays sur sa liste rouge et refuse l’entrée sur son territoire à tout voyageur venant de Dar es-Salaam. Quant à la France et à la Belgique, elles mettent en garde leurs ressortissants contre « l’absence de mesures locales de prévention » et déconseillent « strictement » de se rendre en Tanzanie.

Pas de quoi ébranler les convictions d’un président qui, au lendemain de son arrivée au pouvoir, jouissait pourtant d’une cote de sympathie élevée. Issu du Chama cha Mapinduzi (CCM), le parti qui dirige la Tanzanie depuis l’indépendance, John Magufuli avait été plusieurs fois ministre avant d’accéder à la magistrature suprême et, si sa notoriété n’était alors pas immense, son action résolue en faveur du logement des plus pauvres lui avait déjà valu le surnom de « Tingatinga », le Bulldozer.

À peine élu, il divise son propre salaire par quatre, taille vigoureusement dans les dépenses publiques, annule les cérémonies commémorant l’indépendance, qu’il juge trop coûteuses, et entreprend de balayer lui-même les rues de la capitale, Dar es-Salaam, dans le but de montrer l’exemple. Élu sur la promesse d’en finir avec la corruption, il met aussi la pression sur les grandes entreprises présentes dans le pays afin de les contraindre à laisser entrer l’État tanzanien dans leur capital, renégocie les contrats de certaines sociétés minières et gazières, renvoie les cadres locaux jugés corrompus ou incompétents. Aucun domaine ne semble échapper à la vigilance présidentielle : pour en finir avec les véhicules mal stationnés dans la capitale, il est décidé que la police confisquera leurs pneus.

Mais John Magufuli se révèle vite autoritaire, voire paranoïaque. Il fait voter une loi qui, sous couvert de lutter contre la cybercriminalité, muselle ses opposants sur les réseaux sociaux. Les médias sont sa cible suivante, plusieurs radios et chaînes de télé étant temporairement privées d’émission, tandis qu’en février 2016, tous les rassemblements des partis d’opposition sont interdits pour une durée de quatre ans. Insensible aux critiques – notamment celles des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada et de la Norvège qui ne se sont pas privés de s’interroger sur les conditions dans lesquelles se sont déroulées les élections de 2020 – le président martèle un message simple et valable dans tous les domaines : « C’est nous contre le reste du monde ».

Se pourrait-il que le Covid-19, en le plaçant directement face à ses contradictions, l’oblige à remettre en cause ses certitudes ? Il est permis d’en douter.