Politique

[Édito] Sénégal : l’étincelle Sonko

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Mis à jour le 09 mars 2021 à 09h59

Par  Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

(@marwaneBY)

Affrontements entre manifestants et forces de sécurité à Dakar, le 5 mars 2021

Affrontements entre manifestants et forces de sécurité à Dakar, le 5 mars 2021 © Seyllou/AFP

Les violences qui secouent le Sénégal depuis l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko révèlent de multiples malaises que nous avions tous sous-estimés. Et la tension n’est pas près de retomber.

Le fol embrasement auquel nous assistons au Sénégal depuis l’arrestation, le 3 mars, d’Ousmane Sonko, soulève un très grand nombre de questions. La première, la plus inquiétante : comment le pays de la Teranga (« hospitalité », en wolof), réputé pour sa tranquillité, sa stabilité, son ouverture d’esprit et son islam tolérant, a-t-il pu en arriver là ?

Scènes de guérilla urbaine dans de nombreux quartiers de Dakar mais aussi dans d’autres villes du pays, sièges de médias accusés de proximité avec le pouvoir saccagés, magasins pillés, stations-services détruites, voitures calcinées… L’expression inouïe d’une violence si rare habituellement révèle de multiples malaises que nous avions tous sous-estimés.

Habile Sonko

Au-delà de l’affaire qui vise le leader du Pastef et principal opposant au président Macky Sall (dont il faut tout de même rappeler qu’il est accusé par une jeune Sénégalaise de viol et de menaces de mort sans que cela, visiblement, n’émeuve une grande partie de l’opinion publique), la révolte en cours en dit long sur l’ampleur de l’exaspération, qui n’attendait que cette étincelle pour éclater au grand jour, avec tous les risques que cela comporte.

Parmi les manifestants, plusieurs catégories. Penser que tous sont d’ardents militants de Sonko serait une lourde erreur. Certes, on retrouve des militants du Pastef, nombreux, soucieux de défendre leur leader car persuadés que la justice a été instrumentalisée pour mettre fin à la menace qu’il représente pour Macky Sall et son camp.

Il faut dire que la procédure a été menée à l’emporte-pièce, de manière trop expéditive pour sembler équitable. Et qu’Ousmane Sonko, toujours habile, a eu beau jeu de ne même pas tenter de se défendre sur le fond, voire sur la forme, d’accusations gravissimes – ce qui est tout de même assez choquant pour la victime présumée, mais c’est une autre histoire – car il lui suffisait de répondre qu’il s’agit là d’une machination.

Plus rien à perdre

Il y a aussi ceux qui craignent pour leur pays un véritable recul démocratique. Qui n’ont pu que remarquer que les opposants censés être les plus importants finissent tous à Rebeuss, la célèbre prison dakaroise, et de plus en plus fréquemment. Que l’état d’urgence, le couvre-feu et toutes les autres mesures destinées à freiner la pandémie de Covid-19 restreignent de plus en plus leurs libertés.

Ils se battent aujourd’hui comme ils se sont battus en 2012 face à Abdoulaye Wade et sa dérive autocratique, quand il voulait imposer son fils Karim ou interpréter la Constitution à sa guise pour briguer un troisième mandat. Ils sont les sentinelles de la République, les gardiens du temple démocratique.

Macky Sall voulait diriger seul et assumer directement ses choix. Le voilà servi !

Enfin, parmi les révoltés de 2021, le contingent le plus important : ceux qui ne croient plus en la politique, en leurs dirigeants et, pis, en l’avenir. Des jeunes qui, pour l’essentiel, n’ont plus rien à perdre. Les mêmes qui, par désespoir, sont prêts à risquer leur vie sur une embarcation de fortune pour traverser la mer et rejoindre une Europe qui ne veut pas d’eux. Dont jamais aucun responsable politique ne parle, pas même pour verser des larmes de crocodile… Leur situation était déjà préoccupante, elle a été rendue dramatique par la pandémie et ses conséquences.

Émotion et emportement

Une situation ô combien paradoxale pour Macky Sall, qui était jusqu’ici en position de force sur l’échiquier politique sénégalais, face à une opposition laminée lors des élections, débauchée par la majorité, affaiblie ou mise hors service par la justice, c’est selon.

Maître du temps et du jeu, y compris dans son propre camp, où toutes les têtes qui dépassaient ont été coupées, mais soudain si fragile, face à la rue, à la violence, au rejet de sa politique qui s’exprime désormais au mégaphone et sur toutes les télévisions de la planète. Sans bouclier ni pare-feu depuis la suppression du poste de Premier ministre. Il voulait diriger seul et assumer directement ses choix. Le voilà servi ! La balle est dans son camp désormais, mais la partie s’annonce serrée. L’abcès est crevé, mais la tension n’est pas près de retomber.

Il n’est d’ailleurs guère question de raison en ce moment, mais d’émotion et d’emportement. Il suffit de constater que la France (que vient-elle faire dans cette histoire ?), ses ressortissants comme ses entreprises ou ses symboles, sont également visés par l’ire des manifestants, pour s’en convaincre. Ce n’est, hélas, que le début…

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