Diplomatie

Tunisie : Rached Ghannouchi tente-t-il de se rapprocher de l’Algérie ?

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Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahdha, le 12 mars 2018.

Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahdha, le 12 mars 2018. © Nicolas Fauque pour JA

La proposition du leader d’Ennahdha d’une Union du Maghreb arabe réduite à la Tunisie, l’Algérie et la Libye – excluant ainsi le Maroc et la Mauritanie – fait polémique. Au point que certains y voient une volonté de rapprochement du président de l’Assemblée nationale avec Alger.

Le projet d’Union du Maghreb arabe (UMA), qui piétine depuis sa fondation en 1989, peut-il être sauvé en passant de cinq à trois pays ? Rached Ghannouchi semble en être convaincu. Tout du moins pour une première étape. Le président du parti Ennahdha et de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a déclaré sur les ondes de Diwan FM, le 23 février, qu’« un triangle composé de la Tunisie, de l’Algérie et de la Libye serait un point de départ pour promouvoir ce rêve d’Union ». Exit donc Rabat et Nouakchott.

Rached Ghannouchi profite-il de sa double casquette pour mélanger les genres et se mêler des affaires diplomatiques, pourtant loin de ses prérogatives ? « Ces déclarations n’ont aucun impact », élude Taïeb Baccouche, secrétaire général de l’UMA. Et de remarquer que Ghannouchi « n’a pas le droit de dire des choses pareilles au nom de l’Assemblée ». Et de s’en remettre aux déclarations, nettement plus engageantes, du chef de l’État tunisien Kaïs Saïed, réitérant son attachement à l’édifice maghrébin, à l’occasion du 32ème anniversaire de l’UMA, le 17 février dernier.

Ghannouchi essaie de retrouver de l’aura en se plaçant dans une posture de leader régional, ce qu’il n’est pas

« J’ai le sentiment que Ghannouchi essaie de retrouver de l’aura en se plaçant dans une posture de leader régional, ce qu’il n’est pas, tranche de son côté la chercheuse et enseignante à l’Université Paris 1 Khadija Mohsen Finan. Son but est de fuir l’affaiblissement et la division de son parti ainsi que la paralysie dans laquelle se trouve le jeu politique tunisien ».

Objectif : résoudre les problèmes économiques de Tunis

« La nécessité d’une région intégrée existe toujours mais chaque pays reste replié sur ses propres préoccupations et les questions du leadership se posent toujours », explique Mohsen Finan. Si l’UMA a beau achopper sur la question du Sahara occidental, qui continue de brouiller Rabat et Alger, ses voisins peuvent-ils se passer du leader régional que représente le Maroc ?

Cette étape du projet de relance de l’UMA, a détaillé Rached Ghannouchi, s’appuierait sur l’exemple du lancement de l’Union européenne : ouverture des frontières et création d’une monnaie commune. Objectif : résoudre les problèmes économiques de Tunis dans un cadre régional, en s’appuyant sur ses voisins directs.

Additionner une Algérie en pleine crise, une Libye en pleine guerre et une Tunisie qui se cherche n’a aucun sens

« Additionner une Algérie en pleine crise, une Libye en pleine guerre et une Tunisie qui se cherche n’a aucun sens, c’est simplement de la rhétorique », poursuit la chercheuse. Dans ce contexte, la création d’une région économique commune entre ces trois pays soulèverait des questions non seulement organisationnelles mais aussi sécuritaires.

Pourquoi ces déclarations interviennent-elles aujourd’hui ? En décembre dernier, le leader d’Ennahdha se disait « choqué » par le choix du Maroc de rétablir ses relations avec Israël, tout en invitant les pays du Maghreb à l’unité. Deux camps se forment-ils pour autant depuis lors dans la région ?

En Tunisie, alors que nombre d’élus se sont indignés de ces normalisations en cascade dans les pays arabes, la position officielle est restée vague du côté de Carthage, au nom d’un principe de non ingérence souvent brandi comme un joker.  Le chef de l’État tunisien n’a en outre de cesse de répéter son soutien à la cause palestinienne. Au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, Tunis œuvre d’ailleurs à la relance du processus de paix, sur la base d’une solution à deux États.

Par ailleurs, une proposition de loi a beau avoir été déposée le 15 décembre à l’ARP pour incriminer « la normalisation avec l’entité sioniste », sur impulsion du bloc démocratique, la question n’a pas encore fait l’objet d’un vote. Un projet similaire avait été abandonné en 2013.

Soutien des islamistes algériens

Si certains voient dans la démarche de Rached Ghannouchi une tentative de s’accaparer les prérogatives du président Kaïs Saïed, d’autres l’analysent plutôt comme une volonté de rapprochement avec l’Algérie, à l’heure où les liens avec le Parti justice et développement (PJD) marocain se distendraient. Le « cheikh », comme l’appellent ses fidèles, a d’ailleurs souligné lors de la même déclaration des relations « excellentes » avec le chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune. Il avait consolidé ces relations avec son voisin en se rendant plusieurs fois à Alger lorsque Tebboune était encore ministre de Bouteflika, entre 2011 et 2017.

Les propos de Ghannouchi ont trouvé un écho au sein du parti islamiste algérien

Ses propos ont également trouvé un écho au sein du parti islamiste algérien Mouvement de la société pour la paix (MSP). Son chef, Adberrezak Mokri, lui a apporté son soutien. À une nuance près, puisqu’il souhaite ajouter la Mauritanie à sa liste. Il va même plus loin, en justifiant une exclusion totale du Maroc par son rapprochement avec Israël, rendant le royaume responsable d’avoir « introduit les sionistes dans la région ». 

Du coté du PJD, Abdelaziz Aftati, membre du secrétariat général, avait dans un premier temps qualifié les déclarations de Ghannouchi d’ »inopportunes ». Le responsable des relations extérieures du parti, Ridha Ben Khouldoun, a finalement réagi dans une lettre ouverte non pas aux propos de Ghannouchi mais à ceux du leader du MSP qu’il accuse d’avoir sorti les déclarations du leader d’Ennahdha de leur contexte, lui reprochant d’appeler au séparatisme.

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