Politique

Algérie : les députés sont-ils vraiment trop payés ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Le siège de l’Assemblée populaire nationale (APN) à Alger, le 26 mai 2012.

Le siège de l'Assemblée populaire nationale (APN) à Alger, le 26 mai 2012. © MOHAMED MESSARA/EPA/MAXPPP

La polémique enfle sur la rémunération des parlementaires. JA a demandé à plusieurs députés de l’Assemblée de détailler leurs émoluments pour faire la part de la réalité et du fantasme.

Les conditions de rémunération des hauts cadres de l’État et des parlementaires algériens n’en finissent plus de susciter la polémique, depuis la sortie du sénateur FLN Abdelouahab Benzaim sur les « retraites dorées ».

« Les membres du Conseil national de transition [1994 à 1997] ont voté une loi à la faveur de laquelle ils perçoivent une retraite à vie. Aujourd’hui, un sénateur, un député de l’Assemblée populaire nationale (APN) et un ex-membre du Conseil national de transition (CNT) touchent le même salaire. Et je persiste et je signe : c’est plus de 40 millions de centimes bruts [400 000 dinars, soit environ 2 500 euros] », a-t-il ainsi dénoncé le 2 mars sur le média algérien TSA.

Chiffre contesté

Retraite dorée, salaires mirobolants, gros avantages et nombreux privilèges ? Pour savoir exactement de quoi il retourne, Jeune Afrique est allé à la rencontre de plusieurs députés pour savoir ce qu’ils touchent ou touchaient réellement.

« Nous sommes les seuls députés au monde à ne pas avoir de statut, proteste un député indépendant. À défaut, nous avons été alignés sur celui des cadres de l’État tels que les ministres, les walis, etc. La première semaine après être devenu député, je suis allé m’enquérir du salaire. J’avais émis le vœu d’aider la famille d’un ami mort en martyr pour la démocratie en lui reversant 10 % de mon salaire. On m’a indiqué 220 000 dinars [1 381 euros] par mois », précise le politique, qui conteste ainsi le chiffre donné par Abdelouahab Benzaim. « En tout cas, un simple député comme moi touche aux alentours de 260 000 dinars par mois (1 633 euros), en ajoutant quelque 40 000 dinars (251 euros) de primes », affirme-t-il en étalant une dizaine de fiches de paie de l’année écoulée.

Nous avons été diabolisés et les gens croient que nous roulons sur l’or

« En réalité, nous avons été diabolisés et les gens croient que nous roulons sur l’or », estime le député, qui raconte que quatre à cinq personnes par jour viennent le solliciter pour une aide financière. « D’autres viennent me voir avec une ordonnance ou une facture de scanner… Quand on va au café ou dans un restaurant, bien évidemment, c’est toujours à monsieur le député de régler la note. Mon salaire fond comme la neige au soleil. Il ne suffit plus à faire face aux dépenses de mon ménage. Depuis qu’elle a appris la dissolution de l’Assemblée, ma femme me reproche de n’avoir même pas pu terminer les travaux de la cuisine avec mon salaire de député ! »

Selon lui, les mieux payés sont le président de l’Assemblée populaire nationale (APN), qui touche entre 600 000 et 700 000 dinars (de 3 700 euros à 4 400 euros) par mois, les dix vice-présidents, les présidents de commission et les chefs des groupes parlementaires, qui perçoivent près de 360 000 dinars (2 260 euros), ayant une prime de 100 000 dinars (628 euros) par mois par rapport aux simple députés. Viennent ensuite les vice-présidents de commission et les rapporteurs qui touchent une prime de 50 000 dinars (315 euros) par mois.

Meilleure paie, moins d’avantages

Toujours selon ce député fraîchement retraité, les parlementaires touchaient à peine 97 000 dinars (609 euros) par mois en 2007. Ils ont été augmentés après la polémique suscitée par l’ancien chef du gouvernement Ahmed Ouyahia, qui avait affirmé que la prise en charge mensuelle d’un seul député coûtait 400 000 dinars (2 500 euros) à l’État. C’est qu’à l’époque, les grands hôtels d’Alger comme l’Aletti et l’Aurassi étaient loués à l’année pour les députés qui avaient le gîte et le couvert garantis dans ces palaces. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et les députés doivent se contenter d’une prime de 60 000 dinars (377 euros) par mois pour couvrir ces frais, une somme souvent insuffisante pour une ville aussi chère qu’Alger.

C’est Bouteflika qui a décidé de multiplier par trois les salaires des parlementaires en 2008

« C’est juste assez pour deux nuitées dans un hôtel ! Ne parlons même pas d’inviter un directeur ou un chef de cabinet dans un restaurant », proteste un autre député. L’APN dispose bien d’une cantine où les députés peuvent se sustenter pour la modique somme de 600 dinars le repas (3,77 euros), mais elle n’est ouverte que pour le déjeuner. « C’est Bouteflika qui a décidé de multiplier par trois les salaires des parlementaires en 2008. Il avait besoin du soutien des députés pour amender la Constitution, faire sauter le verrou de la limitation des mandats et devenir président à vie », selon ce député qui a effectué deux mandatures et qui tient également à conserver l’anonymat.

Le député assure éviter autant que possible de passer la nuit à Alger et fait de fréquents allers-retours entre son domicile et le siège de l’APN. Pour ce qui est des députés des lointaines wilayas, celles du sud du pays notamment, ils sont souvent obligés de louer des appartements à trois ou quatre.

Ne croyez surtout pas ces 260 000 dinars par mois peuvent suffire à tous nos frais. C’est tout bonnement impossible !

Au début de chaque mandature, tous les députés bénéficient d’un crédit d’un million de dinars (6 283 euros) sans intérêt, remboursable à hauteur de 10 000 dinars (62 euros) par mois pour l’achat d’un véhicule. Un privilège d’ailleurs accordé à tous les cadres de l’État. En revanche, les groupes parlementaires et les commissions sont dotés d’un véhicule avec chauffeur. L’ancien vice-président de l’APN, Baha Eddine Tliba s’était ainsi octroyé pas moins de six véhicules, qu’il n’a été obligé de restituer qu’une fois en prison. De même pour Slimane Chenine, le dernier président de l’APN, qui avait loué un véhicule de luxe à raison de 40 000 dinars (251 euros) par jour et qui a été obligé de le rendre après la polémique qui a éclaté sur les réseaux sociaux.

« Avant le Hirak, j’avais loué un local pour une permanence et engagé un assistant parlementaire et une secrétaire que je payais sur mes indemnités mensuelles. Ne croyez surtout pas ces 260 000 dinars par mois peuvent suffire à tous nos frais. C’est tout bonnement impossible ! », s’insurge le député, qui estime que l’État n’offre pas suffisamment de moyens aux représentants du peuple pour remplir convenablement la mission pour laquelle ils ont été élus.

La question de la retraite

Retour à notre député qui vient de voir sa mandature brutalement écourtée sur décision du président Abdelmadjid Tebboune après trois ans et neuf mois passés à l’APN. « Puisque notre mandat n’a pas atteint son terme, nous ne savons pas encore s’ils vont nous compter la mandature complète pour la retraite, comme les députés du CNT, dont les trois ans d’exercice avaient été comptabilisés comme un mandat complet de cinq ans », s’interroge notre homme, qui déplore le fait que les députés ne bénéficient pas de passeports diplomatiques comme les cadres de l’État et les haut gradés de l’armée.

Le CNT était un parlement transitoire créé par la Conférence de consensus national, organisée le 26 janvier 1994 pour prendre la suite du Conseil consultatif national. Il exerçait la fonction législative par voie d’ordonnance sur l’initiative du tiers des membres après accord du gouvernement. Sa mission, limitée à trois ans, a pris fin avec les élections législatives de 1997.

Une bonne partie des députés attendent avec impatience le virement de la paie. Bien évidemment, je ne parle pas des députés affairistes qui jonglent avec les milliards

Le député déplore également le fait que cette dissolution anticipée ait pris au dépourvu bon nombre de ses collègues. « Nous ne recevrons même pas la paie du mois de mars. Une collègue députée m’a juré hier qu’elle n’avait absolument plus rien dans son compte. Vous savez, une bonne partie des députés attendent avec impatience le virement de la paie. Bien évidemment, je ne parle pas des députés affairistes qui jonglent avec les milliards », dit-il.

S’agissant des retraites, pour un mandat de cinq ans, un député toucherait 63 000 dinars (396 euros) par mois. Ceux qui occupent une fonction au sein de l’Assemblée (président de groupe parlementaire, vice-président d’APN, président de commission), ont eux droit à une retraite s’élevant à 75 000 dinars (471 euros). Les hauts cadres de l’État tels que les ministres, les députés, les sénateurs et les anciens membres du parti unique sont affiliés à la même caisse des retraites, le Fonds spécial des retraites (FSR).

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer