Société

Vaccination contre le Covid-19 : la Tunisie à la traîne sur fond de polémique

Mis à jour le 8 mars 2021 à 17:11

Un médecin en tenue de protection intégrale pose pour une photo dans un hôpital provisoire dans un gymnase utilisé comme salle de réanimation, le 2 février 2021, dans la capitale tunisienne Tunis. © FETHI BELAID/AFP

La Tunisie n’a toujours pas démarré sa campagne de vaccination. Le mécontentement gronde, alimenté par l’ouverture d’une enquête sur des centaines de doses envoyées en toute discrétion à la présidence par les Émirats arabes unis.

C’est un cadeau bien encombrant. Depuis que la présidence tunisienne a été contrainte, début mars, de répondre aux rumeurs en confirmant avoir réceptionné des doses de vaccins venues d’Abou Dhabi, la polémique enfle. 500 doses auraient été transférées à l’administration générale de la Santé militaire, selon un communiqué diffusé sur sa page Facebook. Il a ensuite été question de mille doses. Dans tous les cas, le comité national de pilotage de la vaccination n’en a pas même été informé. 

La responsable de la communication de Carthage, Rim Kassem, a beau affirmer que ni Kaïs Saïed ni sa famille ou ses conseillers n’en ont bénéficié, l’absence de transparence sur l’utilisation de ces doses interroge. L’Assemblée des représentants du peuple (ARP) dément également en avoir reçu pour ses élus et le groupe Qalb Tounes a réclamé une enquête parlementaire sur cette affaire.

Dans un premier temps, la Commission chargée de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption attend les résultats de l’enquête demandée par le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, pour connaître le nombre de doses, leurs conditions de stockage et d’éventuels bénéficiaires. En parallèle, elle organise l’audition à l’Assemblée du ministre de la Santé, explique son président, le député Badreddine Gammoudi.

La commission Santé de l’ARP compte assurer ce suivi main dans la main avec elle en réclamant l’accès aux documents et aux personnes impliquées dans ce dossier. « Les déclarations restent ambiguës, les vaccins sont-ils passés par les canaux réglementaires de la douane ou ont-ils été envoyés autrement ? », se demande son président, Ayachi Zammal. Le sujet soulève à la fois des questions éthique et sanitaires tant ces produits qui nécessitent un protocole de conservation strict.

Retards de signatures et d’approvisionnement

Cette histoire, qui concerne une quantité presque anecdotique de doses au regard des besoins du pays, trouve d’autant plus d’écho au sein de la population que Tunis rencontre des difficultés d’approvisionnement en vaccins. Les premières livraisons promises dès mi-février n’ont toujours pas eu lieu. Et le pays se retrouve à la traîne, dans l’ombre de ses imposants voisins marocains et algériens qui ont débuté leurs campagnes fin janvier.

L’échéance initialement annoncée n’était de toute façon pas tenable car il fallait attendre que l’Assemblée approuve le projet de loi prévoyant que l’État indemnise d’éventuelles victimes d’effets secondaires des vaccins. Une condition préalable posée par les laboratoires, ainsi déchargés de cette responsabilité. Or, ce texte n’a été adopté que le 19 février. Le manque d’anticipation pose donc question. « Nous avons fait notre maximum, notre commission l’a travaillé en 24 heures dès sa réception et l’a fait passer en plénière sous deux jours », précise encore le député, mettant en cause le manque de réactivité ministérielle, en amont.

La Tunisie se retrouve tributaire d’un marché extrêmement concurrentiel où les jeux d’influence favorisent les puissants

Aujourd’hui, c’est l’adhésion au dispositif de l’Union africaine qui se fait attendre, alors que la Tunisie en espère 2,5 millions de doses (Pfizer-BioNtech, AstraZeneca et Johnson&Johnson). Seule la pharmacie centrale aurait encore à parapher cet engagement après accord préalable du gouvernement, assure Hechmi Louzir, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis et président du comité de pilotage de la vaccination anti-Covid. Mais cette attente est d’autant moins explicable que les lenteurs de l’ARP à approuver la convention dispositif Covax avaient aussi déjà soulevé des inquiétudes fin janvier. Elle aura finalement été approuvée le 9 février.

Au delà des retards de procédures, la Tunisie se retrouve tributaire d’un marché extrêmement concurrentiel où les jeux d’influence favorisent les puissants. « On peut parler d’échec politique, la carte diplomatique n’a pas été très bien jouée, car nous n’avons pas les lobbys nécessaires pour peser dans les prises de contact à l’international », conclut Zammal. Or, l’enjeu est crucial en pleine crise sanitaire et à la veille de la relance de la saison touristique, secteur économique majeur pour le pays.

« Certains États ont fait le choix de passer commande très tôt, avant même l’obtention des résultats cliniques de phases 3 et d’autorisations des autorités de régulations. La Tunisie accélère quant à elle les processus d’autorisation de mise sur le marché mais s’en tient à un processus scientifique rigoureux car nous n’avons pas le droit d’acheter des vaccins non autorisés », relativise côté Hechmi Louzir.

Homologations et livraisons

Ce décalage du calendrier sera-t-il pour autant rapidement rattrapé ? Il est d’autant plus difficile de se repérer que les fournisseurs eux-même ne tiennent pas toujours leurs engagements. Plusieurs livraisons sont en tout état de cause toujours attendues ce mois-ci. Hechmi Louzir confirme ainsi que 150 000 doses du vaccin AstraZeneca sont prévues d’ici fin mars via Covax, car le laboratoire  britannique a obtenu son autorisation exceptionnelle et provisoire de mise sur le marché le 27 février, soit un peu plus d’ un mois après le dépôt de sa demande d’agrément.

Mais la visibilité manque toujours sur les délais et origines des autres vaccins déployés via ce dispositif, censé permettre de vacciner 20 % des Tunisiens (soit près de 5 millions de doses) d’ici la fin de l’année. Qu’en est-il par exemple des 93 500 doses du vaccin Pfizer/BioNtech dont les premiers arrivages étaient aussi annoncés en Tunisie mi-février ? Selon le président de la commission Santé de l’ARP, le ministère a annoncé que 30 000 seront livrées la semaine prochaine. 

En dépit de ces annonces, ces quantités restent dérisoires 

En ce qui concerne les négociations directes, une commande ferme de 500 000 doses de Spoutnik-V à la Russie a été passée et les premiers envois devraient commencer à arriver d’ici dix jours, complète le président du comité de pilotage de la vaccination. Par ailleurs, Pékin s’est engagée à offrir 100 000 doses de vaccins à Tunis début mars. L’approbation ce vendredi de la commercialisation du vaccin chinois Coronavac, des laboratoires Sinovac, permet désormais de mettre cette promesse à exécution.

En dépit de ces annonces, ces quantités restent dérisoires compte tenu du fait que la plupart des vaccins nécessitent deux injections par patient. On reste loin des 8,8 millions de doses que le ministre de la Santé, Faouzi Mehdi, affirmait avoir commandées, au travers des différentes dispositifs existants et achats directs, lors de sa dernière audition à l’ARP en février.

Variant tunisien

La découverte d’un variant tunisien du Covid-19 a par ailleurs été officialisée le 20 février par le ministère de la Santé. Mais ses caractéristiques ne seront véritablement établies qu’après étude approfondie des séquençages. Pour l’heure, Hechmi Louzir se veut rassurant : « Il a été confirmé sur cinq personnes, mais depuis dix jours aucun nouveau cas n’a été diagnostiqué ce qui laisse présager de l’absence de particularités cliniques ou épidémiologiques ».

La détection, depuis le 2 mars, du variant britannique, à la propagation rapide, inquiète davantage. Nissaf Ben Alaya, porte-parole du ministère de la Santé, appelait alors à des efforts supplémentaires pour éviter que la propagation du virus ne reparte à la hausse. Au risque de submerger un système hospitalier à bout de souffle.

Depuis le début de la pandémie, plus de 8 000 décès ont été répertoriés dans le pays, sur les 235 000 contaminations détectées. Près de 1 100 patients sont actuellement hospitalisés, dont 260 en soins intensifs.