Arts

Algérie : Dalila Dalléas Bouzar, la peinture comme arme contre le patriarcat

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Mis à jour le 09 mars 2021 à 15h57
Dalila Dalleas Bouzar, Sorcière #4, 2019, technique mixte sur toile, 114 x 146 cm.

Dalila Dalleas Bouzar, Sorcière #4, 2019, technique mixte sur toile, 114 x 146 cm. © Issam Zejly/Courtesy Galerie Cécile Fakhoury

Exposée un peu partout en France, l’artiste franco-algérienne originaire d’Oran se sert de la peinture à l’huile comme d’une arme de déconstruction du discours dominant, tout en faisant preuve d’un profond respect pour ses modèles.

En ce début d’année 2021, malheureusement guère propice aux expositions, l’artiste franco-algérienne Dalila Dalléas Bouzar est malgré tout présente un peu partout en France, offrant plusieurs possibilités de découvrir une œuvre à la fois sensuelle, exigeante et engagée.

Ses peintures sont ainsi exposées à Bordeaux au sein du Frac Nouvelle Aquitaine (Mémoria : récits d’une autre Histoire) et par l’association Föhn, qui entend organiser des visites dans l’atelier bordelais de la plasticienne. On peut aussi citer la vaste tapisserie Adama, créée en 2019 et présentée dans l’exposition collective Love, etc. au musée Bargoin de Clermont-Ferrand, ou bien encore tout une série de peintures récentes accessibles dans le showroom de la galerie Cécile Fakhoury à Paris. Entre autres.

Dalila Dalléas Bouzar est née en 1974 à Oran et elle travaille aujourd’hui à Bordeaux. Son médium de prédilection ? La peinture, qu’elle utilise à la fois sur la toile et en dehors, dans des performances au cours desquelles son propre corps comme celui de ses modèles peuvent devenir réceptacles de la couleur.

Arme de déconstruction

À une époque où la peinture réaliste revient discrètement sur le devant de la scène après des années de mépris, Dalila Dalléas Bouzar s’en est emparée avec virtuosité pour en faire une arme de déconstruction du discours dominant.

Dans le catalogue Innocente que lui consacre la galerie Cécile Fakhoury, l’artiste déclare ainsi à la chercheuse Elsa Guily : « Utiliser la peinture à l’huile, le même médium que les peintres orientalistes, mais aussi technique par excellence du classicisme, est un choix stratégique qui me permet de retourner à la source de cette construction historique du discours occidental sur l’art. Les Femmes d’Alger, de Delacroix, comme la campagne photographique de Marc Garanger pendant la guerre d’Algérie à l’origine de ma série Princesses soulèvent tous deux la question de la double soumission au colonisateur et au patriarcat. »

La série Princesses, qui rend aux femmes algériennes une dignité qui leur fut confisquée, fait partie de l’exposition Memoria : récits d’une autre Histoire. Il serait néanmoins erroné de croire que l’artiste ne s’attaque qu’au passé colonial. Pour réaliser sa tapisserie Adama, qui représente entre autres les trois âges de la femme, Dalila Dalléas Bouzar a travaillé avec des brodeuses algériennes spécialisées dans la fabrication du karakou, veste traditionnelle portée par les mariées.

Ce sont des femmes normales que j’ai voulu replacer dans la globalité de leur existence

« J’ai voulu détourner ce savoir-faire de sa fonction traditionnelle pour produire un autre discours sur la femme, son corps et sa condition sociale, pour en faire un nouvel outil de pouvoir, au service d’une libération », dit-elle encore – et ce alors même que, lors du hirak, certaines femmes algériennes ont porté le karakou dans la rue en signe d’opposition au patriarcat.

Si Adama n’est pour l’heure pas accessible aux visiteurs, il est tout de même possible de voir une partie des œuvres qui constituaient, avec cette tapisserie, l’exposition Innocente organisée à Abidjan, sur demande, dans le showroom parisien de la Galerie Cécile Fakhoury.

Femmes libres et en mouvement

Sont ici présentées, dans le cadre très « white cube » d’un appartement lumineux du centre de Paris, plusieurs peintures de la série Sorcières. L’intitulé renvoie bien entendu à l’inquisition, c’est-à-dire à une époque où les hommes craignaient tellement le pouvoir des femmes qu’ils préféraient les brûler vives…

« Ce sont des femmes normales que j’ai voulu replacer dans la globalité de leur existence, au-delà de cette période de 15 à 45 ans, quand elles sont disponibles pour la reproduction. Les fonds dynamiques, colorés et intemporel sur lesquels elles apparaissent m’ont été inspirés par un dessin animé japonais que ma fille regarde. Au moment où les personnages se transforment en superhéros, ils courent dans un décor de lignes de couleurs… » Comme transcendées par leur pouvoir, affranchies du regard patriarcal, les femmes de Dalila Dalléas Bouzar sont libres, en mouvement, exaltées.

Si la lecture politique de l’œuvre en cours est évidente, il serait dommage de s’y cantonner, tant les peintures séduisent par leur matière et leur manière. Coloriste et dessinatrice hors pair, l’artiste parvient à saisir la palpitation de l’existence, la vie même au-delà de cette peau si souvent érigée en barrière.

Dalila Dalleas Bouzar, Sorcière #5, 2019, technique mixte sur toile, 114 x 146 cm.

Dalila Dalleas Bouzar, Sorcière #5, 2019, technique mixte sur toile, 114 x 146 cm. © Issam Zejly /Courtesy Galerie Cécile Fakhoury

Les sorcières de Dalila Dalléas Bouzar sont bel et bien vivantes et c’est peut-être là l’un des aspect les plus intéressants de ces œuvres

Peintre de la chair à nu, Dalila Dalléas Bouzar joue avec allégresse des teintes de la peau, entre brun sombre, rose vif, blanc cireux, vert pâle, osant même les entremêler toutes dans un même tableau. Une maîtrise des nuances qui dit non seulement les différences d’épiderme au sein de l’espèce humaine, mais aussi les variations de tons chez un même individu selon qu’il est jeune, vieux, fatigué, malade, ému, etc. Une maîtrise qui va de pair avec une précision du trait qui peut être tantôt appuyé, tantôt suggéré, tantôt dédoublé, tantôt inachevé…

Alors même qu’elles se donnent et s’affirment comme peintures, les œuvres de l’artiste semblent libérer leurs sujets de l’emprise même de la toile de lin. Les « sorcières » de Dalila Dalléas Bouzar sont bel et bien vivantes et c’est peut-être là l’un des aspect les plus intéressants de ces œuvres.

Dans sa pratique, et dans ses performances en particulier, la plasticienne peint sur le corps de ses modèles vivants – souvent avec des couleurs vives – avant de les installer dans ses toiles. Comme entre la peau et la chair, comme entre la peau et le monde, elle crée un échange semblable à une respiration unissant le modèle, son image et celui qui la regarde. Un échange empreint de respect où la peintre a abandonné toute position de surplomb pour laisser au sujet toute sa liberté.

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