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Arabie saoudite : Saad Al-Jabri, l’épine dans le pied de MBS

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Mis à jour le 09 mars 2021 à 12h12
L’ex-chef des renseignements saoudiens Saad Al-Jabri détiendrait des informations qui pourraient nuire au prince héritier MBS.

L'ex-chef des renseignements saoudiens Saad Al-Jabri détiendrait des informations qui pourraient nuire au prince héritier MBS. © Olivier Douliéry / Getty Images

La publication du rapport Khashoggi remet en lumière le cas de Saad Al-Jabri, l’ex-espion en chef du royaume wahhabite, qui accuse le prince héritier Mohammed Ben Salman de tentative d’assassinat.

C’est une affaire embarrassante de plus pour Mohammed Ben Salman (MBS), pourtant soucieux d’améliorer son image auprès de la communauté internationale. Dans une action en justice qu’il a initiée, Saad Al-Jabri, un ex-haut responsable du renseignement saoudien et proche conseiller du prince héritier déchu Mohammed Ben Nayef (MBN), accuse MBS de tenter de le neutraliser et de le ramener en Arabie saoudite par tous les moyens depuis 2017, année où il a fui le royaume.

Le prince héritier saoudien a envoyé des agents ratisser les États-Unis pour le localiser. L’ex-espion se trouvait en réalité au Canada. Il a envoyé un commando spécial pour, selon Saad Al-Jabri, l’assassiner. Les agents ont été refoulés à la frontière canadienne. MBS a également déposé une demande d’arrestation et d’extradition à Interpol pour corruption. L’organisation policière a qualifié la requête de « politiquement motivée plutôt que strictement juridique ». À Riyad, il est allé jusqu’à faire arrêter ses enfants, Omar et Sarah, 22 et 20 ans. Rien n’y a fait. Saad Al-Jabri, fidèle à sa qualité d’espion, demeure insaisissable.

Insaisissable

Le rapport des renseignements américains sur le meurtre de Jamal Khashoggi, rendu public le 26 février, remet en lumière le cas de Saad Al-Jabri. Dans ce document de quatre pages, la direction des renseignements américains affirme que MBS a « validé une opération à Istanbul, en Turquie, pour capturer ou tuer le journaliste saoudien Jamal Khashoggi ». Or dans sa plainte, Saad Al-Jabri soutient que MBS a envoyé l’escadron du Tigre pour tenter de l’assassiner à deux reprises au Canada, en octobre 2018 et en mai 2020. Il s’agit de la même équipe accusée d’avoir assassiné Jamal Khashoggi dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

À l’aide d’une infographie détaillée, Saad Al-Jabri explique comment Bader Al-Saker, homme de main de MBS, aurait recruté des étudiants saoudiens aux États-Unis pour recueillir des informations et localiser l’adresse de Saad Al-Jabri après sa fuite d’Arabie saoudite pour envoyer l’escadron du Tigre à ses trousses. En mai 2017, l’ex-espion avait assuré à MBS qu’il était en chemin vers Boston, où il possède une résidence. Il était en réalité en Turquie, jusqu’à son exil au Canada en septembre 2017.

Graphique détaillant le réseau d’étudiants et d’agents chargés de localiser Saad Al-Jabri et d’envoyer l’escadron du Tigre pour l’assassiner.

Graphique détaillant le réseau d’étudiants et d’agents chargés de localiser Saad Al-Jabri et d’envoyer l’escadron du Tigre pour l’assassiner. © Source : plainte déposée par Saad Al-Jabri à un tribunal fédéral de Washington le 6 août 2020, amendée le 4 février 2021.

Le croyant aux États-Unis, Bader Al-Saker aurait recruté des agents via plusieurs organisations étudiantes, dont l’antenne américaine de MiSK. Créée par MBS, cette organisation à but non lucratif indique sur son site qu’elle vise à « favoriser, autonomiser et créer un environnement sain pour que les jeunes talents créatifs grandissent et voient la lumière ». Dans sa plainte, Saad Al-Jabri affirme que les étudiants recrutés obtenaient des bourses pour leurs études, des emplois et d’autres faveurs, mais cite également les conséquences en cas de non-respect des ordres : « gel des passeports, menaces de mort, intimidations, rétractation des bourses et tentatives d’attirer [les étudiants saoudiens] dans le pays ».

Le 4 février, trois semaines avant la publication du rapport Khashoggi, Saad Al-Jabri ajoutait de nouveaux éléments glaçants à sa plainte : sa fille Hissah Al-Muzaini aurait été incitée par les services saoudiens à se rendre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, où elle résidait, en septembre 2018, quelques jours avant le meurtre de Jamal Khashoggi, pour faire renouveler son passeport, mais elle aurait refusé.

La plus grosse erreur de MBS a été de parier que Trump resterait président pendant huit ans, et que cela le rendrait intouchable

« La chance de Saad Al-Jabri est qu’il a pu reconnecter son cas à celui de Jamal Khashoggi, estime Umar Karim, chercheur à l’Université de Birmingham et spécialiste de l’Arabie saoudite. Maintenant que les renseignements américains ont reconnu l’implication de MBS, cela donne un capital à Saad Al-Jabri pour dire ‘moi aussi, je suis la cible de MBS’ ».

Le rapport Khashoggi a été déclassifié à la demande du président Joe Biden. Son prédécesseur Donald Trump, qui entretenait une relation amicale avec MBS via son gendre et conseiller Jared Kushner, l’avait gardé secret. « La plus grosse erreur de MBS a été de parier que Trump resterait président pendant huit ans, et que cela le rendrait intouchable. Mais son allié le plus puissant est maintenant hors-jeu. Donc Saad Al-Jabri, qui n’était pas très problématique auparavant, peut désormais le devenir », poursuit Umar Karim.

Libérer Omar et Sarah

Mais aujourd’hui, le principal combat de Saad Al-Jabri est de faire libérer ses enfants Omar et Sarah. Le 16 mars 2020 au matin, des dizaines d’hommes en civil se rendent au domicile des Al-Jabri à Riyad. Ils tirent Omar et Sarah de leur sommeil et les conduisent vers une destination inconnue. La famille Al-Jabri est sans nouvelles d’eux depuis.

En mai 2017, un mois avant que MBS n’évince son cousin MBN du rang de prince héritier, Saad Al-Jabri avait senti le vent tourner. À la suite de la mise à l’écart de MBN, dont il avait été le proche conseiller pendant 15 ans, Saad Al-Jabri avait quitté le royaume pour la Turquie, où l’avaient rejoint sa femme et six de ses enfants. Mais Omar et Sarah étaient restés à Riyad, dans l’attente d’un visa étudiant pour les États-Unis. Ils l’obtiennent et réservent un billet le 22 juin 2017. Dans la nuit, MBS est devenu prince héritier, poussant MBN vers la sortie. Le matin, à l’aéroport, Omar passe la douane, mais Sarah est retenue pour des « raisons de sécurité ». Omar refuse de partir sans sa sœur. Ils reçoivent une interdiction de sortie de territoire et sont placés en résidence surveillée, jusqu’à leur arrestation en mars 2020.

Mon père parvient à lire les menaces et à les analyser : c’est pour cela que c’est un bon agent de renseignement

« Mon père a été rapide, et parvient à lire les menaces et à les analyser : c’est pour cela qu’il est un bon agent de renseignement, estime Khalid, le fils de Saad Al-Jabri. Mais nous ne nous attendions pas à ce que la situation s’aggrave autant. Ma sœur Sarah avait seulement 17 ans lorsqu’il lui a interdit de voyager, le premier jour [où il est devenu prince héritier]. Les premières victimes de MBS ont été mes frères et sœurs, Sarah et Omar ».

De longs mois, Saad Al-Jabri tente de négocier avec MBS la libération de ses enfants. Mais ce dernier n’a qu’une idée en tête : ramener l’ex-espion en Arabie saoudite. Il se fait tantôt rassurant, en lui proposant des postes à hautes responsabilités à Riyad, tantôt menaçant, lui donnant une fois « 24 heures » pour rentrer.

Capture d’écran d’un échange sur WhatsApp entre Saad Al-Jabri et MBS.

Capture d’écran d’un échange sur WhatsApp entre Saad Al-Jabri et MBS. © Source : plainte déposée par Saad Al Jabri à un tribunal fédéral de Washington, déposée le 6 août 2020, amendée le 4 février 2021.

« On ne peut pas interdire à des mineurs de voyager, puis écrire à leur père : « Je les laisserai partir si vous revenez », s’indigne Khalid Al-Jabri, l’aîné de la fratrie. On ne peut pas légitimer quelque chose d’arbitraire. Le cas de Sarah et Omar est politique, et il ne sera résolu que par une voie politique ».

L’arrestation de ses enfants constitue une ligne rouge pour Saad Al-Jabri. C’est ce qui l’a décidé à déposer sa plainte contre MBS et plusieurs agents saoudiens auprès d’une cour fédérale de Washington le 6 août 2020, et d’y ajouter des éléments au fil des enquêtes. « Nous sommes restés silencieux pendant trois ans, en essayant de résoudre la situation par des canaux informels et de la diplomatie. Cela n’a pas fonctionné. Il n’y a donc pas d’autre choix que de se battre », assure Khalid Al-Jabri.

Connaissance profonde des secrets d’État saoudiens

Les raisons de MBS de vouloir arrêter Saad Al-Jabri sont multiples, liées à sa connaissance profonde des services de renseignement et des secrets d’État saoudiens, ainsi qu’à sa relation spéciale avec MBN — dont il a été le chef de cabinet au ministère de l’Intérieur. Au début des années 2000, alors que l’Arabie saoudite subit de plein fouet des attaques d’Al-Qaïda contre des civils, MBN et Saad Al-Jabri arrêtent les jihadistes, démantèlent leurs cellules et font cesser les attentats. En parallèle, ils bâtissent un véritable programme de déradicalisation qui porte ses fruits.

Le tandem, qui collabore étroitement avec la CIA, est fort apprécié des agents américains. En 2010, il prévient l’agence de la présence de bombes dans des cargos en direction des États-Unis. « Saad Al-Jabri connaît l’appareil de sécurité saoudien sur le bout des doigts. S’ils cherchent tant à l’arrêter ou à le tuer, c’est parce qu’il a des informations qui pourraient nuire à MBS », affirme Umar Karim.

S’ils cherchent tant à arrêter ou à tuer Saad Al-Jabri  c’est parce qu’il détient des informations qui pourraient nuire à MBS

Mais MBN est aussi l’ancien prince héritier que MBS a évincé et dont il veut s’assurer qu’il ne lui barrera plus jamais le chemin dans son ascension au trône. Alors qu’il vivait en résidence surveillée depuis son renversement en 2017, MBS l’a fait formellement arrêter en mars 2020. Aucune information sur son état de santé ou son lieu de détention n’a filtré. « Du fait de sa relation avec MBN, libérer les enfants de Saad Al-Jabri serait vu comme un signe de faiblesse de MBS. Les implications en termes sécuritaires, mais également l’impact sur la lutte au sein de la famille royale seraient trop élevées », analyse Antonino Occhiuto, spécialiste du Golfe et co-éditeur de la revue en ligne Amwaj.media. Pour Umar Karim, « Omar et Sarah ne seront libérés que si l’administration Biden exerce une pression directe sur MBS ».

La publication du rapport Khashoggi survient alors que Joe Biden montre une réelle volonté de réévaluer les relations des États-Unis avec l’Arabie saoudite, et en particulier MBS. Durant sa campagne, le président américain avait déclaré : « Nous veillerons à ce que l’Amérique ne laisse pas ses valeurs à la porte pour vendre des armes ou acheter du pétrole. Notre attachement aux valeurs démocratiques et aux droits de l’Homme sera une priorité, même avec nos partenaires de sécurité ». Mais également : « La mort de Jamal ne sera pas vaine, nous devons à sa mémoire de nous battre pour un monde plus juste et plus libre », évoquant même la possibilité de faire de l’Arabie saoudite un état « paria ».

Le président Bident veut « recalibrer » ses relations avec Riyad

Depuis son entrée en fonction en janvier, Joe Biden a suspendu les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, engagée dans un conflit meurtrier au Yémen. Sa porte-parole Jen Psaki a affirmé que le président américain comptait « recalibrer » ses relations avec Riyad. De fait, le premier contact entre le prince héritier et un membre de la nouvelle administration s’est déroulé avec Lloyd Austin, le secrétaire à la Défense, homologue de MBS qui est également ministre de la Défense de son pays.

Sous une administration Biden-Harris, nous veillerons à ce que l’Amérique ne laisse pas ses valeurs à la porte pour vendre des armes ou acheter du pétrole

MBS, de son côté, multiplie les gestes de bonne volonté. En janvier, il a mis un terme au blocus de trois ans et demi avec le Qatar. En février, il a fait libérer Loujain Al Hathloul, une militante des droits des femmes emprisonnée depuis mai 2018, pour avoir manifesté pour le droit des femmes de conduire, avant que la loi les y autorisant ne soit votée un mois plus tard. Mais rien n’y fait. L’administration Biden a quand même fait publier le rapport sur le meurtre de Jamal Khashoggi, impliquant la responsabilité de MBS.

« La détention de Loujain Al Hathloul avait provoqué un tollé dans la communauté internationale. La libérer était une situation gagnant-gagnant pour MBS, afin de redorer son blason sans prendre trop de risques, car elle ne présente pas de menace pour sa sécurité et son pouvoir. Mais en ces termes, aux yeux de MBS, le cas de Saad Al-Jabri est bien plus délicat », estime Antonino Occhiuto.

Fin janvier, MBS a tenté une nouvelle fois de faire arrêter Saad Al-Jabri. Tahakom Investments, un conglomérat public saoudien, accuse l’ex-espion de s’être associé à MBN pour détourner 1,2 milliard de dollars lorsqu’ils travaillaient au ministère de l’Intérieur.

Dans le conglomérat figure la compagnie aérienne Sky Prime, dont s’était emparé le fonds souverain saoudien, présidé par MBS, fin 2017. Ironie du sort : ce sont les avions de Sky Prime que l’escadron du Tigre a utilisés, moins d’un an plus tard, pour se rendre à Istanbul et assassiner Jamal Khashoggi.

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