Société

[Tribune] Maroc, Algérie, Tunisie, Libye : la « question noire » enfin au cœur des débats

Mis à jour le 11 mars 2021 à 09:27
Edwin Matutano

Par Edwin Matutano

Avocat, docteur en droit

À Tunis, le 6 juin 2020, des manifestants tiennent des affiches lors d’un rassemblement pour protester contre les violences policières et l’assassinat de George Floyd, un homme noir mort aux États-Unis après avoir été maîtrisé par des agents des forces de l’ordre. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Longtemps sujet tabou, la présence des Noirs au sein des populations du nord du continent a fait irruption dans les débats. Peut-être pour le meilleur…

Le recensement de la population a, de tout temps, comporté une dimension politique. Ainsi, dans certains États, les recensements et les estimations de populations selon leur appartenance, réelle ou supposée, à une ethnie ou à une « race » peuvent prendre une tournure décisive dans l’écriture de l’histoire officielle desdits États.

Au Maghreb, pendant fort longtemps, il n’était pas question de parler de « Noirs » au sein de la population. Or force est de constater que la situation est en train d’évoluer. Depuis plusieurs années, des journalistes, des chercheurs, des associations évoquent la part des Noirs dans la population.

Faible reconnaissance officielle

En Algérie et au Maroc, malgré la présence effective de ces populations, majoritaires dans certaines régions, le degré de reconnaissance officielle dont ils jouissent y est faible. C’est ainsi que, à la suite d’une polémique provoquée par des réactions racistes à l’élection d’une « Miss Algérie » noire en 2019, des articles ont commencé à aborder la question. Si des estimations de la population berbère, dans chacun des deux États, sont de longue date établies, il n’existe aucune mesure officielle, qui serait le fruit d’un travail scientifique mené par des chercheurs, de la population noire.

C’est de Tunisie et, plus surprenant, de Libye qu’est venue l’évolution. En dépit de leurs trajectoires différentes, les deux pays frontaliers ont ceci en commun que, dans le discours officiel comme dans les statistiques, leurs populations sont présentées comme homogènes. Elles sont arabes, et leur langue est l’arabe. Quant aux Berbères, ils ne sont guère mentionnés. Les Noirs, eux, sont purement et simplement ignorés.

Libérer les statistiques

Mais la chute des régimes despotiques a eu pour effet de « libérer » les statistiques. Et l’on a vu surgir des évaluations spontanées de populations berbères : 10 % en Tunisie ; au moins 10 % en Libye, selon que les Touaregs ont été ou non comptabilisés.

S’agissant des « Noirs », ils l’ont été à 15 % en Tunisie et au tiers de la population en Libye. Il est permis de se demander comment, du néant, l’on est passé à des pourcentages aussi importants dans l’un et l’autre cas. Étudions le cas libyen. « Noirs », « Toubous », « Berbères », « Touaregs » sont des catégories qui fleurissent dans les études du pays, et se recoupent parfois, mais dont la présentation analytique est rarement accomplie. Car l’on sait que les Toubous sont noirs et qu’une proportion extrêmement significative des Berbères – Touaregs inclus – l’est aussi.

Il reste qu’une fraction importante de la population arabophone – y compris celle qui se définit elle-même comme exclusivement « arabe » – illustre également la catégorie des « Noirs ». Aussi, dans ce pays, au dogme officiel de nation homogène a succédé un emboîtement catégoriel tout aussi problématique sur le plan quantitatif et qui ne se résume pas à la reconnaissance, aussi imprévue que tardive, des « Noirs ». C’est ainsi que l’on constate, à l’heure où la Turquie nourrit des visées sur la Libye, qu’apparaissent des statistiques mentionnant les Koulouglis (descendants des Ottomans) à un niveau jamais égalé parmi les Libyens.

Identités plus inclusives

En Tunisie, la fin du despotisme a été suivie par l’avènement d’une vraie démocratie, riche d’un multipartisme et d’un tissu associatif foisonnants. Ce sont, au demeurant, des associations qui ont posé la « question noire » ces dernières années. Elles ont fait naître un débat inédit jusqu’alors au Maghreb.

Cette « révélation » est bénéfique en ce qu’elle permet de dénouer une situation économique et sociale globalement défavorable à la population dite « noire » et de faire en sorte que les Tunisiens jettent un regard neuf sur leur identité. La loi du 9 octobre 2018 visant à lutter contre les discriminations raciales peut y contribuer. C’est ainsi qu’un citoyen tunisien noir, sur sa requête, a obtenu la suppression de la mention « affranchi » sur ses papiers d’identité.

Les conditions sont ainsi peut-être réunies pour que des identités libérées des stigmates et des préjugés du passé puissent forger des identités nationales plus tolérantes et plus inclusives, puisqu’elles ne négligeraient aucun de leurs maillons.

Le recensement pourrait y contribuer. Mais il devrait éviter d’user de contraintes à l’égard des personnes recensées et ne pas les obliger à « choisir » une catégorie prédéterminée à leur intention, mais plutôt tenter de soigneusement refléter la diversité des situations en respectant la liberté individuelle de chacun. Scientifiques, intellectuels autant que fonctionnaires devraient être associés à cette démarche.