Politique

Syrie : Hafez al-Assad junior, le fils de Bachar, à l’école de la dictature

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Mis à jour le 4 mars 2021 à 18:11

Hafez al-Assad, fils du président syrien Bachar al-Assad, assiste aux Jeux olympiques internationaux de mathématiques à Cluj Napoca, en Roumanie, le 10 juillet 2018. © Hafez al-Assad, son of Syrian President Bashar al-Assad attends the International Maths Olympics in Cluj Napoca city July 10, 2018. – Hafez al-Assad is one of the 600 children who is competing at the International Mathematical Olympiad in the Romanian town of Cluj-Napoca taking place between July 3 and 14 © MIRCEA ROSCA/AFP

Le fils de Bachar al-Assad se prépare doucement à la succession de son père. Sous l’œil attentif de sa mère Asma, laquelle a étendu son pouvoir au sein de la famille à la tête de la Syrie.

À peine le petit Hafez était-il langé que le fauteuil présidentiel syrien lui était réservé. C’était il y a dix-neuf ans et Bachar al-Assad venait de succéder à son père Hafez, l’autocrate fondateur d’une dynastie républicaine, mort en juin 2000.

Né le 3 décembre 2001, le premier fils de Bachar reçut, selon la tradition arabe, le nom de son grand-père à peine disparu. Mais dans la communauté minoritaire et dominante des alaouites dont sont issus les Assad, nombreux sont ceux qui croient en la réincarnation et voient en lui l’âme de son grand-père qui a tenu la Syrie d’une main de fer pendant trente ans.

« Hafez, naturellement »

Depuis sa majorité, atteinte en 2019, et face aux signes d’agacement de l’allié russe devant l’incapacité de Bachar à trouver un règlement politique au conflit qui déchire le pays depuis 2011, le jeune Hafez dont le prénom signifie « protecteur » ou « gardien », est montré de plus en plus ouvertement comme l’espoir du régime qui brandit ainsi l’assurance qu’à un Assad succédera à nouveau un Assad. Dès 2005, à une journaliste qui demandait à Bachar qui il se voyait comme successeur, le raïs avait répondu « Hafez, naturellement ».

Fin juillet 2020, les médias internationaux se sont penchés sur le destin du jeune homme, élevé dans la guerre pendant la moitié de son existence : le gouvernement américain venait de le frapper de sanctions, comme l’est son père depuis 2011 quand il s’est engagé dans une répression impitoyable de la contestation révolutionnaire. Une consécration pour l’héritier de ceux qui se sont posés en champions de la résistance régionale à l’hégémonie occidentale ?

À cette occasion, soulignant la propension du régime « à utiliser les enfants majeurs de leur famille pour poursuivre les affaires tout en contournant les sanctions », Joel Rayburn, un émissaire américain pour la Syrie, constatait une « montée en puissance » du jeune Hafez. Certes, le fils ne sera pas le candidat Assad à la présidentielle prévue en juin prochain et Bachar, qui ne s’est pas encore officiellement déclaré, s’y verra reconduit pour sept ans, sauf extraordinaire retournement de situation. Mais des analystes voient déjà le jeune dauphin en lice pour les élections de 2035, quand il aura atteint l’âge d’éligibilité fixé à 34 ans par la Constitution.

« Je n’y crois pas, commente Fabrice Balanche, chercheur spécialiste de la Syrie. Si l’on s’en tient à la Constitution de 2012, le prochain mandat de Bachar devrait être son dernier. Mais la loi fondamentale sera changée pour le maintenir en place, comme elle avait été changée en 2000 pour lui permettre de succéder à son père à seulement 34 ans. Toutefois, la légende que le régime est en train de bâtir autour de Hafez le désigne assez clairement comme celui qui prendra le relais, quand son père l’aura décidé. »

Pour achever son éducation d’héritier, Hafez junior devra impérativement effectuer une préparation militaire

Les quelques apparitions médiatiques de l’apprenti dictateur le posent ainsi en génie des mathématiques brillant d’intelligence, comme son père Bachar avait été, en son temps, présenté en génie de l’informatique. En 2016, il se classe 7e aux Olympiades syriennes de la science et a multiplié depuis les participations aux compétitions internationales de sciences et mathématiques, à Hong Kong, au Brésil, en Roumanie. Mais à ce haut niveau, ses piètres performances ont fait douter de l’impartialité de ses correcteurs syriens dans les concours nationaux.

Qu’importe, l’élu de la famille doit être montré en exemple, une tradition familiale qui remonte à la préparation pour la succession de Bassel al-Assad, le frère aîné de Bachar d’abord destiné à succéder à leur père Hafez. Lui avait été promu en champion sportif, en cavalier invincible tout en muscles et, quand un concurrent avait eu l’outrecuidance de lui ravir une première place en 1992, les très craintes mukhabarats (les renseignements) prêtèrent à l’insolent une intention d’assassiner le fils du président, une accusation qui le précipita en prison jusqu’en 2014. En 1994, le cavalier Bassel trouvait la mort au volant de sa grosse cylindrée et il avait fallu préparer en urgence Bachar à la succession, à commencer par la formation militaire de celui qui s’apprêtait à ne devenir qu’ophtalmologue.

L’élément russe

« Pour achever son éducation d’héritier, Hafez junior devra impérativement effectuer une préparation militaire. Il est encore étudiant mais c’est ce qu’il fera une fois diplômé », explique Ayman Abdel Nour, ancien ami et conseiller proche de Bachar al-Assad, aujourd’hui analyste politique en exil aux États-Unis.

Au plus fort de la guerre, en 2013, la première dame Asma al-Assad avait été soupçonnée de vouloir envoyer ses enfants étudier à l’étranger. Un projet qui, pour Fabrice Balanche, n’aurait pas cadré avec le modèle familial : « Ses études se font en Syrie, dans des écoles syriennes à l’exemple de son père et contrairement aux habitudes des élites qui choisissent souvent d’envoyer leurs enfants faire leurs études en Occident. Hafez pourrait, à la limite, parfaire son éducation quelques mois à Moscou ou Pékin, comme son père l’avait fait en ophtalmologie à Londres, où son grand-père au pilotage militaire en URSS. » La Russie, alliée stratégique et vitale d’Assad, intéresse d’ailleurs beaucoup le jeune homme qui y effectue des camps d’été et en apprend la langue.

« J’ai toujours vécu comme un enfant normal et mes amis me voient comme une personne normale. Je suis aussi normal que les autres », a martelé le futur héritier lors de la seule interview qu’il a accordée, au quotidien brésilien O Globo, lors d’une olympiade de mathématiques à Rio, en 2019. Telle est l’image que veut montrer la famille présidentielle qui, contrairement à la discrétion, voire au secret, qui était la règle du patriarche Hafez et de son épouse Anissa, s’est rapidement mise en scène comme un couple ordinaire, choyant ses enfants et vivant comme des bourgeois de Damas.

Une communication calquée sur celle de bien des politiciens occidentaux. « Les pratiques ont changé depuis le temps de Hafez et Anissa, montagnards qui venaient d’un milieu modeste et qui ont élevé leurs enfants au secret et à la dure. Bachar, lui, est né à Damas, s’est lié avec les enfants de la grande bourgeoisie locale, passant ses week-ends à se divertir avec eux sur la côte ou dans le désert. Comme lui, ses enfants doivent être élevés en bons petits bourgeois », explique Fabrice Balanche. C’est donc à l’école internationale Montessori Qura al-Assad que l’aîné est d’abord envoyé étudier, avant que les événements de 2011 n’amènent le couple à l’inscrire, par sécurité, dans une école plus proche de sa demeure.

La famille présidentielle s’est rapidement mise en scène comme un couple ordinaire, choyant ses enfants et vivant comme des bourgeois de Damas

En septembre 2018, le jeune matheux intègre le Centre d’études et de recherches scientifiques de Barzeh (banlieue de Damas) pour parfaire sa formation scientifique dans cette institution visée, quelques mois auparavant, par des bombes occidentales car soupçonnée de produire des armes chimiques. Ce lundi 1er mars, le même centre où l’étudiant Assad parfait son génie scientifique était visé, à Paris, par une plainte l’accusant d’avoir produit le gaz sarin qui a fait des centaines de victimes dans deux attaques en 2013. Premier visé par cette première judiciaire en France, l’oncle Maher, féroce général de division qui aurait ordonné les massacres.

La promotion du jeune homme sur la scène syrienne est vigoureusement portée par sa mère, Asma, dont l’influence croissante au sein du régime confine aujourd’hui à la puissance. Son ascension n’a pas échappé à Washington qui, un mois avant son fils, frappait Asma des mêmes sanctions. James Jeffrey, alors représentant spécial américain pour la Syrie, commentait : « Elle participe personnellement et à bien des égards aux horreurs dont la Syrie est témoin aujourd’hui, et c’est pourquoi des sanctions lui ont été imposées, et non pas parce qu’elle est l’épouse d’Assad. » Ses portraits ont fait une apparition inédite à côté de ceux de son mari dans les ministères et bureaux de l’État. Officiellement très impliquée dans les domaines humanitaire et de la reconstruction, elle en a fait des leviers de sa puissance économique et de la fortune de sa famille, les Akhras.

Bachar malade ?

Réputé bien informé, Ayman Abdel Nour croit savoir que cette stratégie ne vise pas à préparer l’avènement de Hafez à long terme, mais à remédier à un vide du pouvoir qui pourrait se faire beaucoup plus rapidement : « Assad est fatalement malade, le stress de ces dix années de guerre a ravagé ses systèmes nerveux et immunitaire. Il ne quittera pas le pouvoir avant sa mort mais il se prépare à mourir bien plus tôt que prévu. » Abdel Nour abonde dans le sens des rumeurs qui ont germé en 2017 et pris de l’ampleur en août 2020, lorsque le président, tremblant au cours d’un discours officiel, a dû interrompre celui-ci, au bord du malaise.

Le problème dans ce genre de famille c’est que soit vous êtes président, soit vous êtes mort

L’information ne nous a été ni confirmée, ni infirmée par nos autres sources mais Abdel Nour n’en démord pas. « Le remplacement de Bachar fait l’objet d’un consensus international croissant, il a donc activé le plan B, qui vise à préparer sa femme à lui succéder en attendant que le jeune Hafez atteigne l’âge de le faire. » Celle que les médias occidentaux avait couronnée « Marie-Antoinette du Proche-Orient » sera-t-elle une Marie de Médicis syrienne assurant la régence entre son mari et son fils ?

Opposant historique en exil à Genève, Haytham Manna est sceptique : « On fait entendre ce son de cloche mais peu de gens le prennent au sérieux, un changement de système est attendu jusque dans le camps Assad et elle ne ferait que poursuivre la politique de son mari. Par ailleurs, Maher, le frère de Bachar, général de division et homme de l’Iran pourrait tenter quelque chose si un problème arrivait au président. » Bruissante de rumeurs, d’intrigues et de conjurations dans une atmosphère de soufre et de mort, la maison Assad ferait presque figure de Borgia modernes.

Qu’en pense le jeune Hafez ? « Je veux devenir ingénieur », a-t-il confié au quotidien brésilien O Globo. Mais Abdel Nour de lui rappeler, « le problème dans ce genre de famille c’est que soit vous êtes président, soit vous êtes mort. »