Politique

Reckya Madougou accusée de « terrorisme » : ce que la justice béninoise reproche à l’opposante

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Mis à jour le 04 mars 2021 à 15h34
Reckya Madougou, dont la candidature à la présidentielle du 11 avril au Bénin a été invalidée, a été arrêtée le 3 mars 2021.

Reckya Madougou, dont la candidature à la présidentielle du 11 avril au Bénin a été invalidée, a été arrêtée le 3 mars 2021. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Reckya Madougou, dont la candidature pour la présidentielle du 11 avril avait été invalidée, a été arrêtée le 2 mars à l’issue d’un meeting à Porto-Novo. Elle est poursuivie pour « association de malfaiteurs et terrorisme ».

C’était leur premier meeting commun depuis l’invalidation de leurs candidatures respectives à la présidentielle. Mercredi soir, Reckya Madougou, du parti Les Démocrates, et Joël Aïvo, du Front pour la restauration de la démocratie (FRD), faisaient meeting commun dans la salle des fêtes de Tiwani, à Porto-Novo. Devant une foule de partisans, les orateurs se sont succédé pour répéter, sur différentes tonalités, le même message : malgré l’invalidation des candidatures de leurs champions par la Commission électorale nationale autonome (Cena), malgré la confirmation de cette annulation par la Cour suprême, les deux formations politiques seront bel et bien représentées lors du scrutin présidentiel.

« C’est clair dans l’esprit des Béninois que Patrice Talon ne se succèdera pas à lui-même, a lancé Joël Aïvo. Il n’y aura pas de violences, il n’y aura pas de morts, mais le problème, nous allons le régler. » Et d’insister : « L’élection présidentielle va se dérouler avec nous, ce n’est pas une élection privée ! »

Lorsque vient son tour de prendre le micro devant une banderole sur laquelle il est inscrit en grosses lettres « N’ayez pas peur », Reckya Madougou ne se montre pas moins combative. Pour elle non plus, l’affiche du premier tour de la présidentielle du 11 avril prochain, qui opposera Patrice Talon à deux candidats se réclamant de l’opposition, Alassane Soumanou, des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), et Corentin Kohoué, dissident des Démocrates, n’est pas acceptable.

Ils ont beau nous accuser de terrorisme, ils ont beau nous acculer par tous les moyens. L’élection aura lieu, et avec nous !

« Dans quelques semaines, le Front va provoquer l’alternance au sommet de l’État et restaurer les acquis démocratiques, lance-t-elle notamment. Ils ont beau monter des dossiers contre nous, ils ont beau nous accuser de terrorisme, ils ont beau nous acculer par tous les moyens, l’élection aura lieu, et avec nous ! »

« Association de malfaiteurs et terrorisme »

Quelques minutes plus tard, alors que les leaders des deux formations politiques quittent le lieu du meeting autour duquel un important dispositif policier avait été déployé, Reckya Madougou, Joël Aïvo et Mathieu Kérékou, qui s’était présenté à la vice-présidence aux côtés du candidat du FRD, grimpent dans la même voiture qui prend la direction de Cotonou.

Selon le récit qu’en a livré dans la soirée Joël Aïvo, le véhicule est stoppé par les forces de l’ordre à son arrivée à la hauteur du pont de Porto-Novo aux alentours de 19 heures. Aïvo, Kérékou et le chauffeur sont sortis de la voiture, tandis que quatre policiers y prennent place, et emmènent Reckya Madougou jusqu’à Cotonou, où elle est conduite dans les locaux de la Brigade économique et financière.

Tandis que son avocat, et bientôt une partie de ses soutiens, vont rapidement se rendre devant le bâtiment, où ils « veilleront » une grande partie de la nuit, les rares informations délivrées au compte-goutte par les canaux officiels font état d’une arrestation dans le cadre d’une procédure pour « association de malfaiteurs et terrorisme » pour laquelle la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) veut entendre Reckya Madougou.

Une affaire liée à celle dans laquelle un cadre du parti Les Démocrates, Bio Dramane Tidjani, et l’un de ses collaborateurs ont déjà été inculpés et placés sous mandat de dépôt, le 1er mars. « En réalité, sa candidature gêne et cette arrestation est visiblement politique, a réagi dans la soirée son avocat, Me Renaud Agdbodjo. Nous dénonçons cette arrestation qui est totalement arbitraire, illégale et viole les principes les plus élémentaires des droits humains. »

La thèse du meurtre commandité

Il aura fallu attendre ce jeudi 4 mars au matin pour en savoir plus sur ce que les autorités reprochent à la candidate invalidée. Lors d’une conférence de presse, le procureur spécial de la Criet, Mario Métonou, a livré le détail des éléments qui constituent, pour l’accusation, la présomption d’« association de malfaiteurs et de terrorisme ».

« Disqualifiée de la course à la présidentielle, Reckya Madougou et certains membres de sa formation ont, selon toute vraisemblance, formé le dessein de perturber le prochain scrutin en perpétrant des actes de terreur de grande ampleur », a assuré Mario Métonou. Le 24 février dernier, Georges Saka –l ‘« un des plus proches collaborateurs de Mme Madougou à Parakou » – serait entré en contact avec le colonel à la retraite Ibrahim Mama Touré en vue de « lui confier une mission importante et très sensible », affirme le procureur.

Le but de ces manœuvres [était] de provoquer la terreur, le chaos

Ce que l’accusation qualifie « d’opération » aurait dû se dérouler en deux temps. « Le meurtre d’une autorité importante de Parakou, sur un axe routier emprunté par cette dernière » d’abord, puis « l’élimination d’une seconde autorité politique, à l’occasion des obsèques de la première victime ». Mario Métonou n’a pas dévoilé le nom de ces deux personnalités supposément visées par les deux hommes, mais a assuré que « le but de ces manœuvres [était] de provoquer la terreur, le chaos, et de parvenir ainsi à faire suspendre le processus électoral en cours ».

Selon le procureur, Saka et Touré ont été arrêtés vendredi 26 février, à Parakou, alors que le premier venait de remettre de l’argent au second. « De l’aveu du colonel Ibrahim Mama Touré, il ressort que cette somme [dont le procureur n’a pas précisé le montant] a été envoyée par Reckya Madougou. C’est ce qui justifie l’interpellation de cette dernière. »

« Depuis l’inculpation de Bio Dramane Tidjani, nous nous attendions à ce qu’elle soit inquiétée, l’une des charges étant notamment celle d’“association de malfaiteurs”, [nous devinions qu’]ils cherchaient à l’atteindre. Mais nous pensions à une convocation – à laquelle elle se serait rendue, car c’est une républicaine –, pas à une telle arrestation », confie l’un des proches de Reckya Madougou. « On l’accuse de terrorisme en se contentant de présumer de ses proximité avec telle ou telle personne… C’est tout de même léger comme élément pour justifier une accusation d’une telle gravité. »

« Il s’agit de la planification d’actes de terrorisme, souligne pour sa part Séverin Quenum, le ministre de la Justice, joint par Jeune Afrique. L’enquête vise à élucider les responsabilités. Tout gouvernement responsable, dans ce cas, se doit d’agir rapidement. » Mais s’il refuse d’en dire plus au nom de l’indépendance de la justice, beaucoup n’hésitent pas, dans les rangs de la majorité, à abonder en « off » dans le sens des accusations. Voire à se frotter les mains devant cette arrestation.

« Il s’agit de personnes qui, surtout dans le septentrion, regroupent des jeunes par quartiers puis les forment pour semer le chaos. Comme ils l’ont fait en 2019 pendant les législatives. Ces personnes ont été pistées et arrêtées pendant ces réunions, assure un député de la majorité. On ne les laissera pas refaire la même chose qu’en 2019. Il n’y aura plus mort d’homme. Il vaut mieux prévenir que guérir. »

Pour le moment, Reckya Madougou n’a cependant pas été inculpée des faits que lui reproche le procureur. Elle est toujours sous le régime de la garde à vue, qui dure théoriquement 48 heures, mais qui peut être prolongée jusqu’à huit jours, au maximum, sur décision du procureur.

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