Politique

Hama Amadou emprisonné au Niger : l’après-Issoufou débute par un bras de fer

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Hama Amadou, ancien Premier ministre du Niger, le 13 janvier 2014 à Paris.

Hama Amadou, ancien Premier ministre du Niger, le 13 janvier 2014 à Paris. © Vincent Fournier/JA

Entre la détention de l’ex-Premier ministre et le rejet par Mahamane Ousmane de la victoire de Mohamed Bazoum à la présidentielle, le Niger est plongé dans un nouveau bras de fer entre le parti au pouvoir et l’opposition.

Cette route, Hama Amadou la connaît par cœur. Dans la soirée du lundi 1er mars, l’opposant et ancien Premier ministre a une nouvelle fois pris le chemin de Filingué, à un peu moins de 200 kilomètres de Niamey, où il venait de passer trois jours en garde à vue. Son convoi est surveillé par un blindé des forces armées nigériennes. Même dans cette région, les routes ne sont pas sûres.

À bonne distance du convoi, son avocat, Boubacar Mossi, suit le même chemin. Il le connaît par cœur lui aussi. Lors des incarcérations précédentes de son client à la même prison de Filingué, le juriste était un visiteur assidu. Cette fois encore, il ne décolère pas. Hama Amadou, placé sous mandat de dépôt et dont la santé est fragile, est sous le coup d’une multitude de chefs d’accusation.

« Incitation à la violence et à la haine ethnique »

Selon les services du procureur, l’ex-Premier ministre est poursuivi pour « complicité de dégradation de biens », « incitation à la violence et à la haine ethnique », « propagande régionaliste » et « propos à caractère raciste ». Hama Amadou est soupçonné d’être le principal instigateur des manifestations ayant suivi l’annonce des résultats de la présidentielle, le 23 février dernier.

Les troubles avaient fait deux morts et ont conduit à l’interpellation de 468 personnes, selon le ministre de l’Intérieur. Le procureur lui reproche également une série de propos – que les autorités jugent ethnicistes – tenus lors de meetings pré-électoraux de l’opposition et lors de la campagne.

Deux proches d’Hama Amadou ont été placés en détention pour les mêmes accusations : le général à la retraite Moumouni Boureima, déféré à la prison de Ouallam, et Tahirou Seydou Mayaki, cadre du Moden Lumana Africa, le parti de l’ancien Premier ministre, en détention à Say. D’autres personnalités de l’opposition, défendues par l’avocat et activiste de la société civile Lirwana Abdourahamane, pourraient connaître le même sort.

« Arrestation politique »

« Hama Amadou ne s’est pas exprimé directement au sujet des résultats de la présidentielle et on lui reproche d’être à l’origine des manifestations ? Cela n’a aucun sens », tempête l’un de ses proches. « C’est une arrestation politique. Le pouvoir met tout ce qu’il peut dans le dossier : les manifestations, alors qu’Hama n’a pas parlé, des propos racistes prétendument tenus pendant la campagne… », déplore un autre.

Hama Amadou est une cible et un symbole

« Hama Amadou est une cible et un symbole. Le pouvoir l’a écarté de la présidentielle en espérant le sortir du jeu politique, mais cela n’a pas fonctionné puisque lui et son parti ont soutenu Mahamane Ousmane. Maintenant, Ousmane rejette les résultats et la victoire de Mohamed Bazoum alors le pouvoir ressort des accusations contre Hama Amadou, ajoute un cadre de l’opposition. Et après cela, on voudra nous faire croire que cette présidentielle est une victoire pour la démocratie ? »

Du côté du parti au pouvoir, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), on affirme faire confiance à la justice nigérienne. « Hama doit répondre de ses actes s’il est avéré, comme semble le montrer le dossier du procureur, qu’il a poussé ses partisans à descendre dans la rue au moment de l’annonce des résultats », tranche une personnalité de la formation présidée par Mohamed Bazoum, lequel ne s’est pas exprimé sur la question.

« La loi sera appliquée dans toute sa rigueur »

Le successeur de Mahamadou Issoufou prendra officiellement fonction le 6 avril, lors de son investiture, après que la Cour institutionnelle aura examiné la totalité des recours déposés par l’opposition au sujet de la présidentielle. Une partie des réclamations, concernant notamment les villes de Zinder et Tahoua, ont déjà été rejetées. Mais, depuis son fief de Zinder, Mahamane Ousmane continue d’affirmer avoir remporté l’élection avec 50,3 % des suffrages.

Face à des comportements inadmissibles, la loi sera appliquée dans toute sa rigueur

Le 1er mars, peu avant le transfert d’Hama Amadou à Filingué, la coalition de l’opposition Cap 20/21 a encore affirmé sa détermination à « défendre » la « victoire » de l’opposant et ancien président « par tous les moyens de droit » et exigé la « libération sans condition » des personnes interpellées. « Mahamane Ousmane est prudent et ne parle que de recours légaux. C’est Hama Amadou qui représente la capacité de mobilisation et de manifestation », analyse un politologue nigérien.

« On s’attendait à ce qu’Issoufou et Bazoum jouent l’apaisement pour profiter d’une bonne transition, ce qui est toujours important pour nos partenaires internationaux, explique quant à lui un cadre de la société civile. Au lieu de ça, Hama Amadou est vu comme une menace et envoyé en prison.” « On ne peut pas laisser des manifestations dégénérer sans rien faire », conclut notre source au PNDS, reprenant les propos du Premier ministre, Brigi Rafini : « Face à des comportements inadmissibles, la loi sera appliquée dans toute sa rigueur ».

« Les urnes sont passées au second plan »

Le 2 mars, Hama Amadou, 70 ans, s’est donc réveillé une nouvelle fois dans une cellule à Filingué. Accusé puis condamné en 2017 à un an de prison pour « supposition d’enfants », il y a déjà passé quatre mois en 2015 et 2016, avant de bénéficier d’une évacuation sanitaire vers la France, puis quatre autres entre 2019 et 2020, avant de bénéficier d’une remise de peine dans le cadre des mesures prises pour désengorger les prisons en temps de pandémie de Covid-19.

Il a été décidé de l’envoyer à Filingué surtout pour l’éloigner de Niamey

Pour son avocat, Boubacar Mossi, les allers et retours entre la capitale et Filingué vont reprendre, ainsi que les demandes de droit de visite et d’assistance sanitaire. « Chaque fois, c’est un peu plus dur car sa santé se dégrade », confie un proche. Selon nos sources, l’ancien Premier ministre, qui suit toujours un traitement médical, s’était présenté à la police de lui-même, le 26 janvier, en espérant éviter une nouvelle incarcération.

« Il a été décidé de l’envoyer à Filingué surtout pour l’éloigner de Niamey », confie un proche du dossier, sous couvert de l’anonymat. La capitale étant volontiers frondeuse et acquise à l’opposition, Mahamadou Issoufou et Mohamed Bazoum la surveille en effet comme le lait sur le feu, en attendant l’accalmie. Un diplomate à Niamey résume : « On s’est peut-être réjoui trop vite au sujet d’une transition démocratique. Une nouvelle fois, les urnes sont passées au second plan. »

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