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Législatives en Côte d’Ivoire : les candidats indépendants peuvent-ils jouer les trouble-fête ?

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Dans un bureau de vote à Abidjan, à l’issue de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020.

Dans un bureau de vote à Abidjan, à l'issue de l'élection présidentielle du 31 octobre 2020. © Issouf SANOGO/AFP

Le 6 mars, et comme déjà en 2016, plus de 700 candidats sans étiquette brigueront un mandat de député. Et rêvent de perturber le duel annoncé entre le RHDP et l’opposition.

Une nouvelle fois, ils constituent l’essentiel des prétendants aux 255 sièges de députés à l’Assemblée nationale. Sur les 1 266 candidats retenus pour les législatives du 6 mars, 762 sont des indépendants. Ces « sans étiquette » étaient déjà majoritaires en 2016 : ils étaient 790 sur 1 390 postulants. Comme en 2016 et lors des scrutins précédents, ils seront, aussi, l’une des clés de ces prochaines élections.

Dans un pays dont la vie politique est très structurée par les partis, difficile d’imaginer qu’ils puissent devancer les grandes formations que sont le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) ou le Front populaire ivoirien (FPI).

« Le RHDP a déployé la quasi-totalité du gouvernement, le PDCI est solidement implanté depuis des décennies dans de nombreuses circonscriptions, le FPI de Gbagbo a fait revenir ses barons dans plusieurs de leurs régions… Il semble improbable que tous ces poids lourds se fassent doubler par des indépendants », estime un diplomate en poste à Abidjan.

Pas de portrait-robot

Il n’empêche. Ici et là, dans les 205 circonscriptions que compte le pays, il n’est pas exclu que des « sans étiquette » puissent créer la surprise lors de ce scrutin à un tour. « Dans certaines zones, ils peuvent être des candidats très sérieux, capables de concurrencer les représentants des grands partis », estime un membre de l’opposition qui se présente dans le district autonome d’Abidjan, où une quarantaine d’indépendants sont également en lice.

Ils n’ont pas été choisis par leurs partis d’origine et ont décidé de se présenter quand même

En grappillant des sièges de-ci de-là, ces non-affiliés pourraient perturber la bataille annoncée entre le RHDP et les différentes coalitions de l’opposition. Qui sont ces 762 candidats indépendants ? Il n’existe pas vraiment de portrait-robot, tant leurs profils sont variés. Certains sont patrons ou membres de micro-partis. Mais la plupart sont liés aux partis traditionnels, voire en sont directement issus.

« Le terme d’indépendant est à prendre avec une certaine prudence, explique Arsène Brice Bado, professeur de sciences politiques et vice-président du Centre de recherche et d’action pour la paix de l’Université jésuite (Cerap/UJ), à Abidjan. En réalité, beaucoup sont des personnalités qui n’ont pas été choisies par leurs partis dans leurs circonscriptions et qui ont décidé de se présenter quand même. »

Grand flou

Commence alors pour eux une campagne difficile face à des machines électorales aux moyens bien supérieurs. Certains sont néanmoins soutenus par de généreux sponsors ou mécènes. Le tout de manière plutôt opaque, entretenant le grand flou autour du financement des partis et des candidats en campagne. Parfois perçus comme une menace par les formations traditionnelles, qui voient en eux un réservoir de voix qui pourraient leur revenir, ces candidats peuvent aussi subir des pressions pour qu’ils retirent leur candidature.

On leur fait miroiter de l’argent ou des postes en échange du retrait de leur candidature

Le 16 février, lors de l’investiture des candidats du RHDP à l’Hôtel Ivoire, à Abidjan, Alassane Ouattara s’est adressé aux indépendants proches de sa formation en ces termes : « Je voudrais saluer la contribution de certains de nos candidats qui s’étaient portés indépendants et qui ont bien voulu accepter de se retirer pour donner des meilleures chances à notre grand parti. Alors, ceux qui ne l’ont pas encore fait, je vous demande de le faire. C’est dans l’intérêt de notre parti et dans votre intérêt. »

Mais il arrive que le message soit formulé avec plus d’insistance… Dans la circonscription d’Odienné commune, Tahibatou Touré assure avoir fait l’objet de pressions. Après avoir été provisoirement agréée, sa liste indépendante et les deux autres listes sans étiquette qui se présentaient face à la celle du RHDP ont finalement été écartées par la Commission électorale indépendante (CEI). « Les cadres du RHDP ont fait pression pour que tous les indépendants se retirent à Odienné. Mon suppléant a été soudoyé et, dans mon dos, il a retiré notre liste en faisant une requête auprès du Conseil constitutionnel », affirme la candidate déchue.

Dans les rangs du parti au pouvoir comme dans ceux de l’opposition, on a parfois fait miroiter à ces dissidents de l’argent, des postes ou autres avantages en échange de leur retrait. « Quelques-uns se présentent d’ailleurs uniquement pour cela et essaient de faire monter les enchères jusqu’à la dernière minute », déplore un cadre de l’opposition. Certains candidats vont jusqu’à soupçonner leur adversaire de soutenir un indépendant dans le seul but de les déstabiliser.

Position de force

Quand ces outsiders parviennent à se faire élire, leur prestige n’en est que plus grand. « Parfois, les partis se trompent de cheval. Celles ou ceux qu’ils n’ont pas choisi sont finalement élus, et leur victoire est d’autant plus éclatante », explique un candidat du RHDP.

Auréolés de leur légitimité populaire, ils se trouvent alors en position de force et leur formation d’origine les récupère volontiers pour grossir son groupe parlementaire à l’Assemblée. Les exemples ne manquent pas : après avoir réussi à se faire élire à Daoukro en indépendant lors des législatives de 2016, Olivier Akoto se représente le 6 mars, mais cette fois sous la bannière du PDCI. Idem pour Yasmina Ouégnin, qui, après avoir été élue en indépendante, portera elle aussi les couleurs du parti d’Henri Konan Bédié à Cocody.

Ce phénomène explique notamment l’absence d’un grand groupe d’indépendants dans l’hémicycle. Ainsi, en 2016, sur les 76 députés sans étiquette, seuls 12 n’avaient intégré aucun groupe à la fin de la législature. « La formation d’un groupe d’indépendants serait une surprise, mais aussi une claque pour les partis traditionnels », estime un observateur.

Signal d’alerte

Le fait qu’une majorité de candidats sans étiquette se présentent aux législatives constitue-t-il un signal d’alerte pour les grands partis ? « Ce phénomène amène à s’interroger sur la manière dont les partis choisissent leurs candidats et met en relief leurs problèmes de démocratie interne », estime Arsène Brice Bado. Un mal qui concerne aussi bien le RHDP que le PDCI ou le FPI.

« Il n’est pas normal qu’autant d’indépendants se présentent alors qu’il y a des partis constitués. L’explication est la même pour tout le monde : les grands partis ne renouvellent pas assez leurs cadres et reconduisent sans cesse ceux qui sont déjà en place, conclut un membre de la plateforme Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS), qui regroupe les formations pro-Laurent Gbagbo. Cela suscite énormément de frustrations et d’incompréhensions. »

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