Politique

[Édito] Non, les armées africaines ne sont pas nulles !

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Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président tchadien Idriss Déby Itno en avril 2020, pendant l’opération « colère de Bohama ».

Le président tchadien Idriss Déby Itno en avril 2020, pendant l’opération « colère de Bohama ». © DR

Alors que de la Casamance à la Somalie, en passant par le Sahel, le Cameroun, la Centrafrique, la RDC et l’Éthiopie, l’Afrique subsaharienne a rarement connu autant de conflits militaires qu’en ce moment, les forces armées semblent de mieux en mieux maîtriser « l’art de la guerre ».

Il y a un peu plus de huit ans, en décembre 2012, JA publiait une enquête qui suscita une petite tempête sous les képis du continent. Son titre : « Armées africaines, pourquoi sont-elles si nulles ? » Presque une décennie plus tard, ce diagnostic au vitriol est-il toujours valable ?

On verra que non, alors que de la Casamance à la Somalie, en passant par le Sahel, le Cameroun, la Centrafrique, la RDC et l’Éthiopie, l’Afrique subsaharienne a rarement connu autant de conflits militaires qu’en ce moment. Mais avant cela, un rappel s’impose.

À la fin de 2012, souvenez-vous. Au Mali, les Forces armées maliennes (FAMa) en déroute viennent d’être chassées de Kidal, Gao et Tombouctou en moins de trois mois après avoir abandonné aux jihadistes armes, bagages et munitions. Dans l’est de la RDC, la chute de Goma aux mains des rebelles du M23 a jeté sur les routes une cohorte informe d’hommes en uniforme de l’armée congolaise, officiers en tête, soldant au fil des kilomètres ce qui leur restait de dignité dans l’allure et dans la tenue, comme aspirés par le siphon de la déroute.

Ces armées impuissantes à défendre leur propre territoire national sont alors le symbole d’une sorte de castration collective

Aux yeux des civils, auxquels elles inspirent autant de sarcasmes que de peur, ces armées impuissantes à défendre leur propre territoire national sont alors le symbole d’une sorte de castration collective.

Des régiments de parade, aussi remarquables les jours de défilé qu’inaptes au feu, aussi redoutables dès qu’il s’agit de taxer les véhicules qui s’aventurent aux abords de leurs barrages qu’incapables de tenir leurs positions sous la mitraille : c’est en ces termes peu flatteurs que sont décrits par les attachés militaires des chancelleries étrangères ces naufragés, casques sur l’oreille, raclant le sol de leurs godillots, de leurs baskets ou de leurs tongs.

Bravoure et sens tactique

Le choc des débâcles de 2012 aurait-il eu un effet salutaire ? C’est probable. Prenons le cas de l’armée malienne, hier si décriée. Opérant dans des zones dangereuses sans toutes les protections balistiques dont bénéficient les Français de l’opération Barkhane, les FAMa ne désertent plus leurs camps et font souvent preuve de bravoure face aux colonnes jihadistes.

Certes toujours portés à bout de bras par les Occidentaux pour ce qui est de l’entraînement et du paiement de la solde, les militaires maliens ont développé une vraie capacité à faire au mieux avec peu, le règne de la débrouille ayant pour effet de développer leur aptitude à l’innovation.

Au sein du contingent onusien de la Minusma ce sont les Africains – en particulier les Guinéens – qui sont en première ligne

C’est d’ailleurs ce sens tactique intuitif de beaucoup de chefs d’unité qui fait qu’au sein du contingent onusien de la Minusma ce sont les Africains – en particulier les Guinéens – qui sont en première ligne. Des qualités intrinsèques qui expliquent aussi les succès enregistrés par le BIR (bataillon d’intervention rapide) camerounais dans la lutte contre Boko Haram, la bonne tenue des forces spéciales djiboutiennes face aux Shebab en Somalie et le rôle clé qu’a joué l’infanterie légère rwandaise – réputée l’une des meilleures du continent – en Centrafrique. C’est à cette dernière et aux contractuels russes, beaucoup plus qu’à ses propres forces armées en piteux état, que le président Touadéra doit d’avoir pu conserver son fauteuil.

Outre la formation et la motivation, il est un autre point sensible sur lequel les armées africaines ont progressé : le respect des droits de l’homme. Progression encore très inégale il est vrai, comme ne devrait guère tarder à le démontrer l’ampleur encore inconnue des exactions commises depuis trois mois par l’armée éthiopienne au Tigré.

Au Mali, au Burkina Faso, au Nigeria, le comportement des troupes face aux civils soupçonnés de sympathiser – voire simplement de pactiser – avec les jihadistes est loin d’être toujours exemplaire, tout comme celui des militaires camerounais dans le Sud-Ouest anglophone.

Mais l’enseignement, désormais obligatoire dans les écoles de formation, des bonnes pratiques à adopter vis-à-vis des populations et du caractère contre-productif des mauvaises, ainsi que la généralisation des téléphones équipés de caméras qui permettent aux témoins de rendre compte des abus sur les réseaux sociaux ont fait leur œuvre.

Aucune exaction notable contre les civils n’a ainsi – tout au moins pour l’instant – été signalée dans le cadre de l’opération d’envergure menée à la fin de janvier et au début de février contre les rebelles casamançais par l’armée sénégalaise, il est vrai l’une des plus professionnelles d’Afrique francophone.

Même si, en ce domaine, nul n’est à l’abri d’un dérapage, pas même les soldats français, soupçonnés d’avoir bombardé à tort un rassemblement nuptial non loin de Bounti, au Mali, au début de janvier, le spectacle d’une soldatesque terrorisant ceux qu’elle est censée protéger appartient de plus en plus au passé.

L’élite : les forces armées tchadiennes

Ce sont ces progrès qu’Emmanuel Macron a tenu à saluer lors du sommet du G5 Sahel le 16 février. C’était, il est vrai, le minimum qu’il puisse faire, le Tchadien Idriss Déby Itno ayant annoncé la veille l’envoi d’un bataillon supplémentaire dans la zone des trois frontières, permettant ainsi à l’opération Barkhane de concentrer ses efforts sur le centre et le nord du Mali.

Combativité, forte mobilité, grande expérience de la contre-­insurrection : les qualités des forces armées tchadiennes sont connues et sont sans équivalent dans la région.

Sensible depuis dix ans, la montée en gamme de leurs performances opérationnelles est due à plusieurs facteurs. Engagée sur plusieurs fronts, l’armée tchadienne absorbe près de 30 % du budget de l’État, et c’est surtout une armée à deux vitesses.

Le désormais « Maréchal du Tchad » est tout sauf un officier de salon

Les troupes de première ligne, celles qui affrontent les jihadistes au Mali et au Nigeria, ainsi que les groupements anti­terroristes forment une élite bien entraînée et régulièrement payée, issue en majorité de la communauté zaghawa, réputée pour ses aptitudes guerrières.

Lui-même zaghawa, le désormais « Maréchal du Tchad » est tout sauf un officier de salon, son propre itinéraire s’apparentant à un parcours du combattant. En avril 2020, c’est encore lui qui, à 67 ans, est monté au front, en battle dress et talkie-walkie à la main, pour diriger sur le terrain l’opération anti-Boko Haram « Colère de Bohama », sur les rives du lac Tchad.

Plusieurs de ses fils sont militaires, à commencer par le plus gradé d’entre eux, le général Mahamat Idriss Déby, qui a fait le coup de feu dans le nord du Mali avant d’être nommé par son père à la tête de la redoutable DGSSIE, une unité d’élite suréquipée et qui fait aussi office de garde présidentielle.

Impunité

À cinq semaines d’une élection présidentielle (le 11 avril) à laquelle il se présente pour un sixième mandat, Idriss Déby Itno est sans doute le seul chef d’État du continent à faire de sa qualité de militaire un argument politique majeur. À l’intérieur, elle fonde sa légitimité sur une garantie de stabilité et de sécurité du territoire (un discours toujours accueilli avec faveur par une partie de la population). À l’extérieur, la carte de la diplomatie sécuritaire et les services rendus à la cause antiterroriste lui valent la reconnaissance apparemment indéfectible de la France et des États-Unis – au grand dam de ses opposants.

La corruption, l’impunité, les trafics et les promotions éclair sont le lot de toutes les armées à deux vitesses

Pourtant, même si l’armée tchadienne s’est professionnalisée au point de servir de référence à ses voisins en matière de formation des forces spéciales, elle n’en demeure pas moins ambivalente. Ici comme ailleurs sévissent encore le racket, la corruption, l’impunité, les trafics et les promotions éclair qui sont le lot de toutes les armées à deux vitesses.

Mais au Tchad comme partout ailleurs sur le continent, en dépit d’obstacles matériels parfois insurmontables, les armées démontrent qu’elles savent apprendre et s’approprier ce qu’elles apprennent. De tout temps, les sociétés africaines ont maîtrisé à leur manière ce que Sun Tzu appelait « l’art de la guerre », lequel aujourd’hui peut se résumer dans cet aphorisme d’un autre sage chinois : « Une armée s’entretient mille jours et ne s’emploie qu’un moment. »

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