Politique

Liban : les Mikati, des télécoms africains à la politique

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Par - à Tripoli (Liban)
Mis à jour le 4 mars 2021 à 11:26

Une affiche de Najib Azmi Mikati, homme politique et un entrepreneur libanais, à Tripoli. © Andrea Ferro/REDUX-REA

Avec une fortune estimée à plus de 5 milliards de dollars, Najib et Taha Mikati sont les hommes les plus riches du Liban. Pionniers des télécommunications en Afrique, ils se sont aussi hissés au premier rang de la politique libanaise.

Dans les rues de Tripoli, les portraits de Najib Mikati sont délavés. Son visage rond ne se distingue presque plus du fond violet qu’il avait choisi pour la campagne législative de 2018. Depuis, l’ex-Premier ministre et député s’affiche un peu moins. Le Liban traverse une crise politique, économique et financière sans précédent. En quelques mois, la monnaie locale a perdu six fois sa valeur, entraînant sous le seuil de pauvreté la moitié de la population.

Tripoli, la deuxième ville du pays, est aussi la plus pauvre. Ici, la majorité des habitants sont au chômage. Certains survivent grave à des petits boulots journaliers mais avec le Covid-19 et le confinement, beaucoup n’ont même plus de quoi manger. En janvier, la colère a éclaté. Plusieurs jours d’affilée, des centaines de manifestants ont bravé le couvre-feu pour hurler leur colère contre la classe politique accusée de corruption. Première fortune libanaise, Najib Mikati est dans le viseur.

« Les députés doivent s’occuper de la ville et de ses habitants. Mikati et les autres ne pensent qu’à voler de l’argent. Ils n’aiment pas ce pays et ils n’aiment pas les Libanais ! » s’emporte Ali Hussein, un épicier, père de deux enfants qui a soutenu les rassemblements.

D’abord silencieux, Najib Mikati a fini par réagir quand un centre culturel opéré par sa fondation caritative a été vandalisé par les manifestants. « Si l’armée n’arrive pas à contrôler la situation, je vais devoir moi-même prendre les armes pour me protéger ainsi que mes biens »dit-il à la télévision. Les forces de l’ordre, pourtant, n’ont pas lésiné sur les moyens. Bilan d’une semaine de manifestations dans la ville du Nord : un mort et plus de 300 blessés.

Acteurs télécoms de premier plan

Nés à Tripoli dans les années 1950, Najib et son frère ainé Taha auraient pu se retrouver parmi ces Libanais qui ont tout perdu du jour au lendemain. Avant eux, la famille compte quelques religieux musulmans sunnites, des commerçants, mais pas d’hommes politiques ni de millionnaires.

À la fin des années 1970, Taha, comme beaucoup d’enfants de la classe moyenne, part s’installer aux Émirats arabes unis. Il y fonde une entreprise de travaux publics et développe en parallèle un service pionnier alors réservé à une clientèle très haut de gamme : l’installation de téléphones dans les voitures.

Najib termine quant à lui ses études à Beyrouth et se lance aussi dans la téléphonie. Le Liban est en pleine guerre civile (1975-1990) et passer des appels est un vrai casse-tête. Via un réseau satellitaire, il trouve le moyen de permettre aux Libanais d’appeler à l’international.

« À ce moment-là, leurs affaires sont séparées mais ils perçoivent la tendance mondiale et l’opportunité régionale de devenir des acteurs télécoms de premier plan », explique Bruno Dewailly, chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient et auteur d’un ouvrage sur les élites libanaises. Taha cède les parts de sa société émiratie et rejoint Najib au Liban. Quand le pays sort de la guerre au début des années 1990, ils montent la société Investcom’ et l’opérateur Cellis, qui décroche l’une des deux licences d’opérateurs téléphoniques du pays.

On ne fait pas d’affaires au Liban sans intéresser la puissance publique syrienne

Le Liban étant un petit pays de seulement quatre millions d’habitants, les Mikati savent qu’ils doivent exporter leurs services pour assurer la croissance de leur entreprise. Mais ils ne font pas le poids pour remporter des appels d’offre en Europe ou aux États-Unis. Leur seule chance est de s’implanter sur des marchés où peu d’opérateurs internationaux ont envie de risquer leurs investissements. Or, à l’époque, « on ne fait pas d’affaires au Liban sans intéresser la puissance publique syrienne », souligne Bruno Dewailly. La Syrie voisine occupe en effet militairement le pays depuis 1976 et étend son influence sur la politique et l’économie du pays. Pour continuer leurs affaires, les Mikati se rapprochent des Assad et développent le premier réseau GSM en Syrie.

En parallèle de leurs réseaux syriens, les Mikati entretiennent aussi de bonnes relations avec la France, via France Telecom – leur partenaire dans la création de l’opérateur Cellis. Plusieurs cadres de l’entreprise française aident à structurer la croissance d’Investcom’ à l’international, notamment en Afrique subsaharienne. Plus les Mikati font des affaires, et plus il devient tentant pour eux de mettre un pied en politique. « Afin de remporter un appel d’offre ou d’accéder à des prêts internationaux pour l’aide au développement, ils ont intérêt à avoir une casquette politique », explique Dewailly. Des deux frères, c’est Najib qui endosse ce rôle en devenant ministre des Travaux publics et du transport en 1998 puis député de Tripoli en 2000. Taha, lui, reste dans l’ombre.

La fortune

Cette entrée dans la sphère publique permet aux Mikati de multiplier les sources de financement. Tout au long des années 2000, Investcom’ accède à plusieurs dizaines de millions de dollars de prêts internationaux qui permettent à l’entreprise de gagner des parts de marché via l’acquisition de licences et le développement de réseaux GSM sur les marchés émergents : Afghanistan, Yémen, Bénin, Libéria, Guinée, Guinée-Bissau ou encore Soudan. La stratégie ne consiste pas tant à développer un grand réseau ou à avoir beaucoup d’abonnés qu’à détenir les droits d’opérateur dans des pays où le nombre de licences octroyé par les autorités est limité.

En 2005, le Liban bascule à nouveau avec l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri lors d’un attentat en plein cœur de Beyrouth. Un véritable tremplin pour Najib Mikati, nommé pour le remplacer et organiser des élections anticipées. Même si sa mission ne dure que 90 jours, il est entre alors dans la cour des grands.

C’est la culbute qui les fait passer au rang de milliardaires

D’autant plus que la même année, Investcom’ fait son entrée en bourse à Dubaï et Londres. La société, qui comprend 40 filiales et détient des licences d’opérateur GSM dans une vingtaine de pays, cède 22 % des parts pour 741 millions de dollars. C’est à l’époque la plus grosse entrée en bourse d’une entreprise arabe. Huit mois plus tard, le leader africain des télécoms MTN rachète Investcom’ pour 5,5 milliards de dollars – les Mikati entrent au palmarès Forbes des plus grandes fortunes du monde.

« C’est la culbute qui les fait passer au rang de milliardaires », souligne Dewailly. Les deux frères diversifient leurs investissements : aviation, prêt-à-porter, énergies, immobilier, banque. Ils étendent aussi leurs réseaux d’influence à travers plusieurs associations caritatives. Entré de manière inattendue dans le club très fermé des premiers ministres libanais, Najib continue à faire de la politique locale.

À Tripoli, son parcours de self-made man a d’abord suscité l’espoir. La ville dispose notamment d’un aéroport, d’une foire internationale et de lignes de chemin de fer laissées à l’abandon que les habitants aimeraient voir réhabilités, mais les rêves de développement économique se heurtent vite à la logique du clientélisme.

Accusation de corruption

« Il a beaucoup utilisé son argent pour financer des activités sociales, des écoles, des programmes de développement… mais c’est toujours une aide directe et personnelle, ce n’est jamais fait au nom de l’État libanais », explique Robert Fadel, ancien député indépendant de Tripoli élu en 2009 sur la même liste que Mikati. « Pendant cette élection, j’avais proposé qu’on rédige un programme pour la ville, il n’y en avait pas ! On m’a dit “tu es naïf” ». Najib Mikati redevient Premier ministre de 2011 à 2014 mais ce second mandat ne change pas la donne.

« C’est quelqu’un de très lisse. Il passe partout, s’adapte, parle à tout le monde mais ne défend pas vraiment de cause », se souvient Robert Fadel, qui finira par démissionner pour protester contre l’absence de réformes. Il a depuis rejoint un parti d’opposition, le Bloc National.

En octobre 2019, des manifestations sans précèdent à travers le pays dénoncent la corruption des dirigeants. Tripoli est au cœur de la révolte et les Mikati se retrouvent sous les projecteurs, soupçonnés d’avoir touché des dizaines de millions de dollars dans une affaire de prêts immobilier subventionnés. L’accusation de corruption est une première au Liban mais n’a pas de conséquences légales. Si l’image des frères Mikati est écornée, une nouvelle génération est déjà aux manettes. Azmi, le fils de Taha, et Maher, celui de Najib, gèrent déjà les affaires de la famille désormais regroupés sous le Groupe M1.