Politique

Les membres du Congrès américain ont-ils méjugé le Cameroun ?

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Mis à jour le 03 mars 2021 à 11h33
La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, et le vice-président, Mike Pence, lors d’une session conjointe du Congrès américain le 6 janvier 2021 à Washington, DC.

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, et le vice-président, Mike Pence, lors d'une session conjointe du Congrès américain le 6 janvier 2021 à Washington, DC. © Jim Lo Scalzo/Getty Images

La question de l’expulsion des Camerounais présents illégalement aux États-Unis est au cœur d’une polémique entre les parlementaires des deux pays. Et divise jusque dans les rangs de l’opposition camerounaise.

Au Cameroun, une polémique peut souvent en cacher une autre, et c’est encore ce qu’il s’est passé, le 22 février, le débat rebondissant pour l’occasion d’une rive à l’autre de l’Atlantique. Ce jour-là, 66 députés camerounais, issus des rangs de la majorité comme de l’opposition, ont écrit à leurs homologues américains pour leur reprocher d’être à l’origine d’une « représentation négative du Cameroun ».

S’ils sont mécontents, c’est parce que, cinq jours plus tôt, les parlementaires américains ont adressé un courrier au président Joe Biden et à son secrétaire à la Sécurité intérieure, Alejandro Mayorkas.

Leur but ? Faire en sorte que le Cameroun devienne éligible au programme Temporary Protected Status (TPS) ou au Deferred Enforced Departure (DED) pour une période de dix-huit mois, ce qui permettrait de surseoir aux expulsions de Camerounais en situation irrégulière sur le sol américain et dont les demandes d’asile ont été rejetées.

« Graves menaces pour leur vie »

Entre octobre 2020 et février 2021, pas moins de 141 sans-papiers camerounais ont été expulsés des États-Unis, malgré l’opposition des organismes de défense des droits humains. « Le gouvernement américain devrait suspendre les refoulements vers le Cameroun à cause des graves menaces pour leur vie et leur liberté auxquelles les Camerounais seraient exposés à leur retour dans leur pays », écrivait fin 2020 Ilaria Allegrozzi, chercheuse au sein de Human Rights Watch, l’une des ONG mobilisées contre ces retours.

« Les autorités américaines devraient également enquêter sur des allégations selon lesquelles des agents des services de l’Immigration et des contrôles douaniers [américains] ont brutalisé des demandeurs d’asile camerounais pour les contraindre à signer des documents relatifs à leur expulsion », ajoutait-elle.

Un pays en proie à « une crise humanitaire [et] des crimes de guerre »

Le plaidoyer a visiblement fait mouche auprès des membres du Congrès qui, dans leur lettre à Joe Biden, affirment que « les conditions de vie empirent » au Cameroun. Ils décrivent un pays en proie à « une crise humanitaire » et « une guerre civile ayant entraîné un déplacement massif de la population, des crimes de guerre, une rupture dans l’approvisionnement des produits de première nécessité tels que l’eau, la nourriture, les soins de santé et un logement sécurisé ».

Caricature

Sans jamais préciser que les crises que connaît le Cameroun ne concernent que certaines parties du pays, les sénateurs américains poussent la caricature en affirmant que « les civils camerounais sont pris au piège entre plusieurs conflits opposant les séparatistes anglophones, le gouvernement et les terroristes de Boko Haram ».

Les députés camerounais sont consternés par les mensonges [du Congrès]

Piqués au vif, des membres du bureau de l’Assemblée nationale camerounaise n’ont pas tardé à réagir. « [Nous sommes] consternés par les mensonges, l’opinion déformée et la caractérisation extrêmement négative de [notre] pays », ont-ils écrit, avant de rappeler que le Cameroun a toujours parfaitement collaboré avec le gouvernement américain en matière de questions migratoires.

« Le Cameroun qu’ils décrivent n’existent pas […]. Nous exhortons les membres du Congrès américain à s’engager davantage à veiller au respect des conventions internationales contre le crime et la criminalité transnationale afin que leur pays ne soit pas un refuge [pour les] auteurs de crimes et [les] financiers des actes de terrorisme que subissent le peuple camerounais », peut-on encore lire dans le courrier de cinq pages.

Une « trahison du peuple »

Mais la polémique ne s’arrête pas là. La prochaine session parlementaire ne s’ouvrant que le 11 mars, seule une soixantaine de députés présents à Yaoundé ont pu physiquement se rendre à l’Assemblée, prendre connaissance du document destiné à Washington et y apposer leur signature. Parmi eux, le député de l’opposition Joshua Osih (Social Democratic Front, SDF), qui était loin d’imaginer le tollé qu’allait susciter cette missive au sein de l’opinion.

Exiger un débat sur la guerre fratricide en cours dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest

En effet, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC, de Maurice Kamto) a été prompt à y voir une « trahison du peuple » et à regretter qu’« une démarche concertée de cette nature n’[ait] jamais été initiée par les députés camerounais pour exiger un débat sur la guerre fratricide en cours dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ».

Même indignation au sein du SDF, où l’influent député Jean-Michel Nintcheu a critiqué « la démarche » de ses collègues, qui « semblent se soucier de leurs intérêts personnels, égoïstes et égocentriques au détriment des populations ». Une attaque à peine voilée contre Joshua Osih, son principal adversaire dans la bataille pour le leadership du SDF. « Il est incohérent de prôner le dialogue politique inclusif et en même temps demander l’extradition de certains protagonistes », martèle Nintcheu.

Acculé, Joshua Osih s’est défendu dans un communiqué rendu publique le 28 février, dans lequel il affirme que son « objectif politique n’est pas de rechercher les meilleurs moyens de dépeindre les faiblesses du pays, mais plutôt la meilleure façon de résoudre les défis ». « Je suis déconcerté par les diverses réactions négatives que j’ai reçues [….]. Certains parasites politiques espèrent une fois de plus gagner en pertinence face au buzz que suscite cette action médiatique. »

L’épilogue de cette querelle de parlements est désormais entre les mains de l’administration Biden, qui va devoir décider du nouvel axe à donner aux relations entre Washington et Yaoundé.

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