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Maroc-Allemagne : une rupture prévisible ?

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La chancelière allemande Angela Merkel avec Nasser Bourita, le MAE marocain.

La chancelière allemande Angela Merkel avec Nasser Bourita, le MAE marocain. © Emmanuele Contini/NurPhoto/AFP

Le 1er mars, une note du ministère marocain des Affaires étrangères, qui annonce la suspension des relations avec l’ambassade d’Allemagne a mystérieusement fuité sur la toile. En coulisses, la « rupture » couvait depuis plusieurs mois. Explications.

L’annonce est tombée comme un couperet. Ce 1er mars, une note émanant du ministère des Affaires étrangères, signée par Nasser Bourita, et adressée à l’ensemble du pouvoir exécutif, a annoncé la « suspension de tout contact avec l’Ambassade d’Allemagne au Maroc ».

La presse marocaine évoque des « signes précurseurs de cette rupture diplomatique », et fait état « d’un cumul de faux pas » de la part de l’Allemagne

En cause ? Des « malentendus profonds avec la République fédérale d’Allemagne ». Plus concrètement, les départements ministériels et les organismes relevant de leurs tutelles, doivent suspendre « tout contact, interaction, ou action de coopération » tant avec la chancellerie allemande « qu’avec les organismes de coopération et les fondations politiques allemandes qui lui sont liées ». Et, « toute dérogation à cette suspension ne pourra se faire que sur la base d’un accord préalable explicite du ministère des Affaires étrangères ».

La nouvelle a créé la surprise, particulièrement à Rabat, siège de la chancellerie et de plusieurs fondations allemandes, dont les équipes, prises de court, multiplient les réunions de crise depuis ce 2 mars. La note de Nasser Bourita elle-même, dont l’authenticité a été reconnue par le ministère, est le fruit d’une fuite sur les réseaux sociaux. Pour autant, la majorité de la presse marocaine évoque des « signes précurseurs de cette rupture diplomatique », et fait état « d’un cumul de faux pas » de la part de l’Allemagne. La brouille diplomatique est loin d’être une surprise.

Le Sahara au cœur de la brouille

Deux dossiers sont au cœur de la crise entre le royaume et l’Allemagne. D’abord, le Sahara. En effet, malgré la reconnaissance par l’administration Trump de la souveraineté marocaine au Sahara le 10 décembre dernier, Berlin est très réticente à l’idée de changer de position. Le 11 décembre, la chancellerie allemande rappelait sa position dans un communiqué : « La position du gouvernement allemand sur le conflit du Sahara occidental n’a pas changé. Nous sommes déterminés à parvenir à une solution juste, durable et mutuellement acceptable sous la médiation des Nations unies. »

La position allemande, également partagée par l’Espagne, pourrait faire blocage à une dynamique européenne favorable aux intérêts du Maroc

Six jours plus tard, l’Allemagne sollicitait la tenue d’une réunion d’urgence au sein du Conseil de sécurité de l’ONU pour discuter du sujet. La position allemande, également partagée par l’Espagne, pourrait faire blocage à une dynamique européenne favorable aux intérêts du Maroc. Sans compter que le 27 février, un drapeau de la RASD a été hissé pendant quelques heures devant le parlement régional allemand de Brême, dans le cadre d’une campagne hostile au Maroc menée par l’Intergroupe pour le Sahara occidental qui siège au Parlement européen.

Le sentiment d’avoir été méprisé ?

D’autres dossiers semblent avoir poussé le Maroc à taper du poing sur la table. Par exemple celui de la Libye. Alors que le royaume a joué un rôle non négligeable dans ce dossier via les accords de Skhirat en 2015, il n’a pas été convié à la conférence de Berlin sur la Libye en janvier 2020 ; contrairement à l’Algérie. À l’époque, Rabat avait fait part de son mécontentement face à cette « exclusion » : « Le Royaume du Maroc a toujours été à l’avant-garde des efforts internationaux pour la résolution de la crise libyenne. (Il) a joué un rôle décisif dans la conclusion des accords de Skhirat, qui sont, à ce jour, le seul cadre politique – appuyé par le Conseil de sécurité et accepté par tous les protagonistes libyens – en vue de la résolution de la crise dans ce pays maghrébin frère (…) Le Royaume du Maroc ne comprend ni les critères ni les motivations qui ont présidé au choix des pays participant à cette réunion ».

Interrogé par Jeune Afrique, le ministre marocain s’était agacé quelques semaines plus tard de l’attitude de « certains [États] qui ne savaient même pas où se trouve ce pays [et qui] commencent aujourd’hui à développer un discours sur la Libye ! » Quelques mois plus tard, en octobre, Nasser Bourita avait décliné une invitation de son homologue allemand et des Nations unies pour participer au chapitre deux de la conférence de Berlin.

Au-delà des aspects géopolitiques, le Maroc se plaint de l’ingérence de l’Allemagne dans ses affaires internes. Là encore, deux faits. Le 14 août dernier, les autorités marocaines ont émis un mandat d’arrêt auprès d’Interpol à l’encontre de Mohamed Hajib.

Mohamed Hajib  figure du salafisme marocain et actuel résident en Allemagne (où il a obtenu la nationalité), est accusé par le Maroc « d’inciter au désordre »

Ce dernier, figure du salafisme marocain, ancien détenu au Maroc et actuel résident en Allemagne (où il a obtenu la nationalité), est accusé par le Maroc « d’inciter au désordre » et de « déstabiliser la sécurité de l’Etat ». Début février, le principal intéressé annonçait qu’Interpol n’avait pas accédé favorablement à la requête du Maroc.

Accusations d’ingérence

Autre piste de brouille plausible, le cas des Fondations allemandes implantées au Maroc : Konrad Adenauer, Heinrich Böll, Friedrich Naumann, Friedrich Ebert, Hans Seidel, qui accompagnent et financent des projets culturels, économiques, écologiques ou associatifs au sein de la société civile marocaine. En 2019, le Maroc et l’Allemagne ont entamé des négociations autour d’un « partenariat pour les réformes multisectorielles », sauf que depuis, celles-ci sont au point mort. En cause ? La volonté de ces fondations d’obtenir un statut spécifique au Maroc, qui leur ouvrirait des avantages fiscaux et un statut davantage protégé, alors qu’elles sont simplement considérées comme des associations. Seulement, le ministère marocain de l’Intérieur ne le voit pas de cet œil, et estime que les fondations mènent une « politique d’ingérence ». L’Intérieur reproche, par exemple, l’octroi de plusieurs subventions allemandes à certaines ONG et personnalités, à l’instar de Maati Monjib, qu’il considère comme problématiques ou « subversives ».

Les fondations allemandes ne dépendent pas de l’État allemand, mais des partis politiques qu’elles représentent. En 2015, Andrea Nüsse, alors directrice de la Fondation Friedrich Neumann (liée au Parti libéral-démocrate) au Maroc, aurait été incitée à quitter le pays par les autorités marocaines. À l’époque, plusieurs sources estimaient que son départ était notamment lié à sa collaboration avec l’Association Marocaine des Droits de l’Homme (AMDH), une organisation souvent dans le collimateur des autorités. La fondation a ensuite récusé cette hypothèse. En attendant plus d’éclaircissements de la part du Maroc, il est certain que le royaume cherche avant tout à attirer l’attention de l’Allemagne, et à obtenir des réponses.

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