Tourisme

Quand Grand-Bassam, « la belle », était la capitale économique de la Côte d’Ivoire

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Mis à jour le 16 mars 2021 à 18h22
En 1893, la France fait de Grand-Bassam la capitale de la colonie.

En 1893, la France fait de Grand-Bassam la capitale de la colonie. © Singoloua225/Wikipedia/Licence CC

Meurtri il y a cinq ans par une attaque terroriste qui avait coûté la vie à 19 personnes, Grand-Bassam était autrefois le centre économique et politique de la Côte d’Ivoire coloniale.

Le 13 mars 2016, la Côte d’Ivoire est touchée en plein cœur. La quiétude de Grand-Bassam, une station balnéaire située à 40 km d’ Abidjan, la capitale, fait place à l’horreur. Sur la plage, le sable absorbe le sang des 19 personnes tombées sous les balles de trois terroristes se revendiquant de Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

L’effroi est immense. C’est la première fois qu’une attaque terroriste se déroule sur le sol ivoirien. En s’attaquant à Grand-Bassam, les jihadistes ont voulu mettre à bas tout un symbole. Celui de l’hospitalité ivoirienne avec ces nombreux touristes occidentaux qui y affluent pour profiter des vagues de l’océan Atlantique, mais aussi, celui d’une classe moyenne qui fuit la frénésie de la capitale pendant le week-end pour se détendre à Bassam.

« Grand-Bassam m’évoque ces week-ends passés en famille sur la plage, un véritable air de vacances et de détente pendant ma jeunesse » se souvient Pierre Kipré, historien ivoirien et ancien ambassadeur de Côte d’Ivoire en France.

Ville côtière hautement stratégique

Si, pour beaucoup, Grand-Bassam se résume à son sable fin et à l’attaque de mars 2016, c’est dans cette ville côtière hautement stratégique que s’écrit une grande partie de l’histoire coloniale du pays. Située à un point de confluence entre le littoral qui s’ouvre sur l’océan Atlantique, la lagune Ébrié et l’embouchure du fleuve Comoé, Grand-Bassam a suscité l’intérêt des Français dès le milieu du XIXe siècle.

Tout commence en février 1842, année où l’accord de Grand-Bassam – signé entre le roi Louis-Philippe, le lieutenant de vaisseau Charles-Philippe de Kerhallet et le chef traditionnel Attékéblé –  fait de la ville un protectorat français. Très vite, des infrastructures vont être mises en place. En 1843, le fort Nemours est construit pour faciliter l’exploitation commerciale de l’hinterland.

Les Européens pouvaient y tirer profit du commerce intra-africain

À partir de là, des commerçants européens, les Français en particulier, ont commencé à installer leurs établissements près du fort. Les flux se multiplient dans l’agglomération qui devient, en 1890, le chef-lieu des résidences du pouvoir français en Côte d’Ivoire. En 1893 la France fait de Grand-Bassam la capitale de la colonie.

« Cette installation était un atout important pour les Européens, qui avaient là une opportunité de tirer profit du commerce intra-africain » précise Pierre Kipré. Un commerce nord-sud et est-ouest qui permettait aux différentes localités africaines d’échanger certaines productions comme l’or, l’ivoire, la cola, le sel ou encore des tissus. Ces flux se faisaient aussi à l’intérieur des terres ivoiriennes. En effet, au milieu du XIXème siècle, l’ancienne capitale recevait déjà de l’or en provenance de l’intérieur du pays, du caoutchouc fabriqué dans la région de l’Indénié et de l’huile de palme produite sur le pourtour lagunaire.

Maison coloniale

Maison coloniale © Grand-Bassam, ville historique et une ancienne capitale de la Côe d’Ivoire (1893-1900), classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mars 2016 © Jacques Torregano pour JA.

Explosion démographique et premières difficultés

Dès lors, la démographie de la ville côtière explose, la population de Grand-Bassam s’élevant à plus de 1 500 habitants à la fin du XIXe siècle. Un nouveau découpage administratif va s’articuler autour des trois grands espaces de la commune. Le cordon littoral abrite le petit village des N’Zima – l’ethnie qui a fondé Grand-Bassam et signé les premiers traités avec la France – et, autour des commerçants européens, naît le quartier de France, où est érigé l’hôtel de France, l’un des lieux de rencontre principaux des Occidentaux. L’ouest de la lagune bat au rythme des peuples autochtones Abouré, notamment des Mossous.

Les autorités ont préféré transférer la capitale dans une zone moins infestée que d’assainir Grand-Bassam

Au début du XXe siècle, Grand-Bassam rencontre ses premières difficultés : une épidémie de fièvre jaune (1899-1903) décime plus de la moitié de la population blanche de la ville. Inquiets face au développement de la maladie, les commerçants font pression sur les autorités et demandent l’assainissement de la ville pour éliminer les sources de propagation du virus. Malgré les tensions, le gouvernement fait le choix d’abandonner Grand-Bassam pour Bingerville, qui se trouve de l’autre côté de la lagune.

« À cette époque, les autorités ont préféré transférer la capitale dans une zone moins infestée que de réaliser de gros investissements pour l’assainissement de Grand-Bassam, explique Pierre Kipré, qui ajoute que le choix de Bingerville n’a pas été fait au hasard puisque que la ville était à mi-chemin avec Abidjan où un projet de construction d’une ligne de chemin de fer traversant toute la colonie était en discussion ».

 

Changement de physionomie

Néanmoins, ce transfert de compétences ne va pas complètement amoindrir le poids de la commune qui a abrité le premier Palais de justice du pays, et demeurait avant les années 1930 le poumon économique de la région.

L’Ivoirien sait faire autre chose que planter du café et du cacao

Mais à mesure que la ville d’Abidjan grossit, Grand-Bassam rétrécit. Au fil des ans, l’ancienne capitale de la colonie change de physionomie. À la fin des années 1960, les grandes bâtisses coloniales tombent peu à peu en décrépitude et les hôtels s’y multiplient au détriment des commerces.

«  Le transfert de l’administration n’est pas le seul facteur expliquant la relégation de Grand-Bassam au second plan. Il faut noter que l’essor du cacao et du café dans les années 1950 et l’exploitation du bois quelques décennies plus tôt ont davantage profité à Abidjan qu’à Bassam puisque les premières grandes productions de cacao et de café ont quitté l’intérieur du pays par les chemins de fer pour rejoindre le littoral. C’est de cette manière que l’ancienne capitale coloniale a perdu face à Abidjan » ajoute Pierre Kipré.

Tournée vers la science et la tech

Après l’indépendance, le choix du président Félix Houphouët-Boigny de mettre l’accent sur l’agriculture multiplie la production du cacao qui avoisine les 300 000 tonnes en dix ans.

Grand-Bassam ne veut pas mourir

Mais, « l’Ivoirien sait faire autre chose que planter du café et du cacao » déclarait Philippe Pango, directeur général du Village des technologies de l’information et de la biotechnologie (Vitib). Une zone franche inaugurée à Grand-Bassam en 2014 qui fait de la ville côtière une commune tournée vers l’avenir.

« Nous voulons redonner à cette ville coloniale un air de modernité orientée vers l’avenir scientifique. Grand-Bassam ne veut pas mourir, elle veut faire peau neuve tout en gardant ce cachet architectural et son charme balnéaire » analyse Pierre Kipré.

D’une surface de 600 hectares, cette zone franche a engendré un investissement de plus de 65 millions de dollars de la part des autorités ivoiriennes. Elle héberge, à 40 km de la capitale, autant des start-up locales que des entreprises comme Orange.

Outre l’aspect technologique, depuis le début des années 2000, la ville se veut une commune qui attire les cerveaux. En 2007, l’université internationale de Grand-Bassam dite « université américaine » voit le jour. Et, depuis 2019, les meilleurs élèves du pays s’y côtoient dans les couloirs du lycée international Alassane Ouattara.

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