Politique

Tunisie : face à Kaïs Saïed, Ennahdha montre ses muscles

Mis à jour le 1 mars 2021 à 11:09

Le titulaire du perchoir (à g.) face à l’hôte du palais de Carthage, le 20 mai 2020. © AFP

Le parti islamiste a organisé un grand rassemblement à Tunis ce 27 février. Objectif : soutenir le gouvernement Mechichi dans son conflit contre le président Kaïs Saïed.

Si certains observateurs tentaient de trouver des signes d’apaisement entre le président de la République, Kaïs Saïed et celui de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) Rached Ghannouchi, ils savent désormais qu’il n’est pas encore question d’une paix des braves. La marche de soutien au pouvoir organisée le 27 février 2021 par Ennahdha, premier parti au parlement, apparaît comme une nouvelle passe d’armes entre Carthage et le Bardo, qui tour à tour prennent le peuple à témoin.

Démonstration de force

Ceux qui comptaient sur le recul d’Ennahdha dans les sondages et doutaient de ses capacités à drainer des manifestants ont été largement démentis : selon les forces de l’ordre, au moins 25 000 personnes — 60 000 selon les organisateurs — ont parcouru l’avenue Mohammed V au centre de Tunis en scandant des slogans pro-gouvernementaux.

La marche de soutien au pouvoir organisée le 27 février par Ennahdha apparaît comme une nouvelle passe d’armes entre Carthage et le Bardo

Selon des témoins, certains manifestants ont surtout été attirés par la promesse de 50 dinars, quand d’autres, venus de loin, ont profité de l’occasion et du transport gratis pour passer la journée à Tunis. Faisant fi de la pandémie, Ennahdha marque un point avec cette mobilisation qui tient de la démonstration de force. « C’est une manière d’exposer la capacité du mouvement à descendre dans les rues en grand nombre et à utiliser tous les moyens habituels pour cela » souligne l’ancien ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle Faouzi Abderrahmane.

Le parti au pouvoir — majoritaire à l’ARP — lance un appel à manifester pour soutenir son propre projet et le système constitutionnel qu’il a lui-même mis en place. Pour le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi « elle s’inscrit également dans le cadre du renforcement de la démocratie et des institutions légitimes de l’État conformément à la Constitution de 2014 ». « Ce sont les dictatures qui organisent des manifestations pour diffuser leur propagande » dénonce un ancien député qui constate que « l’opposition tunisienne est muette et peine à se réunir ».

La marche est aussi un double pied de nez. Représentant le pouvoir, elle défile devant l’ancien siège du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) fondé en 1988 par l’ex-président Zine El-Abidine Ben Ali. Trente-trois ans plus tard, Ennahdha prend sa revanche contre un parti qui l’a exclue. L’occasion de tacler le Parti destourien libre (PDL) et sa présidente Abir Moussi, issue du RCD et ennemie jurée des islamistes. C’est aussi une réponse, par manifestation interposée, aux mouvements de soutien à Kaïs Saïed.

Ghannouchi s’impose

La riposte d’Ennahdha passe par une rue qui lève haut le drapeau national, efface ses couleurs partisanes et reprend à son compte le fameux « le peuple veut » mis en avant par Kaïs Saïed, depuis sa campagne électorale, slogan supposé stimuler un rapport direct entre le président et la population. Rached Ghannouchi le décline sur tous les tons et en fait la matrice du discours qu’il tient pour clore la manifestation. Le président de l’ARP, que l’on disait usé, s’est mué en ténor. Une prouesse facilitée par un auditoire tout acquis qui acquiesçait par des « Allahou akbar » (« Dieu est le plus grand »).

« Ils vont échouer et l’histoire témoignera de leurs mensonges. Ils ne méritent même pas qu’on leur prête attention » réplique le président tunisien

Par ce tour de force, Ennahdha s’impose comme incontournable. Elle a montré ses bonnes dispositions et tout fait pour faire entendre raison au président de la République qui persiste à refuser tout dialogue avec le président de l’ARP et le Chef du gouvernement. En cause, un remaniement ministériel que Kaïs Saïed refuse en accusant de corruption certains des nouveaux ministres. Une fin de non-recevoir qui montre que le chef de l’Etat estime qu’il peut, à partir de ses prérogatives, bloquer le cours des choses.

Une situation inextricable depuis six semaines, durant lesquelles Kaïs Saïed a eu l’occasion de se positionner au-dessus de la mêlée. « C’est difficile pour un homme qui méprise les institutions en s’inspirant du livre vert de Mouammar Kadhafi » commente un de ses détracteurs. Sans les désigner, le locataire de Carthage dit de ses adversaires que « leurs calculs ne nous concernent pas. Ils vont échouer et l’histoire témoignera de leurs mensonges. Ils ne méritent même pas qu’on leur prête attention ». Il lui faudra quand même, en tant que président de tous les Tunisiens, tenir compte de cet avis opposé au sien.