Économie

La biotechnologie en pratique

La ferme-pépinière des frères Ben Guirat est née de la conjonction entre l’esprit d’entreprise et la science. Un exemple avant-gardiste en matière de production végétale.

Par - Abdelaziz Barrouhi
Mis à jour le 13 mai 2008 à 13:16

Tahar et Habib Ben Guirat ont de qui tenir en matière d’esprit d’entreprise. Leur père, originaire de Djerba, est un commerçant-né. Épicier en Tunisie, puis en Algérie, il émigre en 1969 à Paris, où il est rejoint par Tahar, le fils aîné, en 1973, puis par Habib et toute la famille, qui prospère dans le commerce et l’industrie. Pourquoi pas dans l’agriculture ? se disent-ils un jour de 1992, lorsqu’on leur signale l’opportunité d’achat d’un vaste terrain en friche à Khelidia, près de Naâssen, au sud-ouest de Tunis, avec vue panoramique sur le mont Djebel-Ressas. L’appel du terroir aidant, ils sautent le pas et prennent possession de leurs terres en 1994, sans savoir qu’ils vont en faire une ferme de promotion agricole (Promag) de 150 hectares, répondant au nom prédestiné de Mabrouka (« bénie », en arabe). L’entreprise emploie trois ingénieurs, plusieurs techniciens et une main d’oeuvre oscillant, selon les saisons, entre 150 et 250 personnes. La pépinière abrite un laboratoire de biotechnologie, « le premier à l’échelle industrielle en Tunisie », confie Tahar Ben Guirat. Mieux, on ne lui connaît pas d’équivalent sur le continent.

Pari sur la science
« Cela a été une véritable aventure », se souvient Mokhtar Ben Mechiha, un jeune ingénieur spécialisé en horticulture qui, au départ, a encouragé les Ben Guirat à investir dans la création d’une pépinière arboricole (oliviers et agrumes). Certes, la proximité du canal du Nord, d’où est puisée l’eau pour l’irrigation par un système moderne de goutte-à-goutte, est un atout. Mais beaucoup prédisaient que les agrumes ne pousseraient pas bien sur cette terre. « Pour faire mentir cette assertion, nous avons misé sur la science et la technologie », résume Habib, qui a étudié l’économie à Paris. Le challenge s’est poursuivi avec la rencontre de Abdelatif Chatibi, un jeune docteur d’État en biotechnologie, fraîchement sorti de l’Institut national de recherche scientifique (INRST) de Tunis. C’est à lui que les Ben Guirat confient la création d’un laboratoire pour la production industrielle de plants in vitro. Et le labo est prêt juste à temps pour accompagner l’accélération de « la révolution verte », alors que les autorités encourageaient le rajeunissement de la forêt d’oliviers – l’une des principales richesses agricoles du pays (voir pp. 72-73) -, en subventionnant 50 % du coût de chaque nouveau plant.
La pépinière Mabrouka produit actuellement 2 millions de plants d’oliviers par an, par bouturage semi-ligneux (en lieu et place du classique « souchet », désormais interdit), et 500 000 plants sont en cours de développement. Elle fournit 70 % du marché local et exporte en Libye. Un plant produit à partir de ses bouturages est génétiquement plus sûr, plus sain, connaît une croissance plus rapide et donne des fruits beaucoup plus tôt (en trois ans). Autres spécialités de Mabrouka : des agrumes, des porte-greffes (semences mères) pour la pomme de terre, dont le pays est importateur net, des plantes ornementales, des plantes forestières, et même le Paulownia tomentosa – l’arbre impérial, très recherché pour la noblesse et la solidité de son bois, qui peut atteindre une quinzaine de mètres à maturité. Il n’est dès lors pas surprenant que Mabrouka soit devenue une sorte d’annexe pour les centres de recherche agricole et agronomique du pays. « Nous sommes une plate-forme de recherche, déclare Tahar Ben Guirat. Les chercheurs viennent de tout le pays et nous mettons à leur disposition les moyens dont ils ont besoin pour l’expérimentation en ferme. Plusieurs d’entre eux ont fait des stages pratiques chez nous. Et nous croyons en eux. »