Culture

Les Africains aux marges du marché

| Écrit par Nicolas Michel

Combien valent les créateurs du continent ? À l’occasion de la Biennale de Dakar, qui s’ouvre le 9 mai, bilan et perspectives.

Après avoir sué sang et eau sur les flancs du Kilimandjaro, le touriste occidental s’octroie en général un peu de repos à Zanzibar. De passage à Stonetown, la capitale de l’île, il lui arrive de débourser une centaine de dollars pour acquérir l’un de ces « tinga tinga » que les artistes locaux produisent à la chaîne. C’est joli et décoratif : des couleurs vives, des lignes douces, une nature sauvage où batifolent zèbres, girafes et autres gnous. Un tinga tinga dans son salon, à Paris ou Hambourg, c’est un beau souvenir de voyage et un peu d’exotisme pour enchanter le quotidien. Est-ce pour autant de l’art ? Bon sujet de bacÂ
On pourrait gloser pendant des heures sur la définition. Pierre Jaccaud, directeur artistique de la Fondation Blachère, établie dans le sud de la France, tranche sans ambages : « Trop souvent, les touristes débarquent en Afrique et prennent des tableautins ou des sculptures pour des oeuvres. J’appelle ça le marché de la confusion. L’art, ce n’est pas l’artisanat. » Mettons donc de côté tinga tinga, batiks et autres bronzes du Burkina Faso qui, quelles que soient leurs qualités esthétiques, n’entrent pas dans la catégorie « art africain contemporain ».
Et voilà ! Les trois mots fatidiques ont été prononcés. Le problème de la définition refait surface et un cortège de polémiques s’annonce Pierre Jaccaud ne réfute pas les termes : « C’est vrai qu’on ne dit pas Âart français contemporainÂ, mais comme la présence des créateurs d’origine africaine est récente sur le marché, il y a une nécessité de définir leur travail. Cela ne me dérange pas – même si c’est un sujet épineux. »
Le directeur de la galerie parisienne Les Arts Derniers, Olivier Sultan, expose un point de vue plus radical : « À une époque, parler d’art africain a pu avoir une influence positive, permettant à des artistes de passer d’une invisibilité totale à une certaine notoriété. Comme le concept de négritude en littérature. L’exposition Africa Remix marque néanmoins la fin de la pertinence de cette étiquette. C’était la démonstration concrète qu’il existe de nombreux artistes issus d’Afrique, mais qu’il n’y a pas d’art contemporain africain à proprement parler. » Aujourd’hui, le fait d’être catalogué – ghettoïsé, diraient certains – « artiste africain » serait plutôt un frein à la carrière d’un peintre ou d’un sculpteur.
Commissaire-priseur de la toute jeune maison de ventes aux enchères Gaïa, spécialisée dans les « arts non occidentaux », Nathalie Mangeot soutient que nombre de créateurs souhaitent aujourd’hui « sortir de ce carcan ». Et pour cause ! La plupart des acteurs du marché de l’art sont confrontés à des remarques et des a priori aux forts relents coloniaux. Pour certains, ce qui vient d’Afrique ne devrait pas être cher En France comme en Belgique – c’est moins le cas, semble-t-il, dans les pays anglo-saxons -, c’est une idée répandue chez les collectionneurs qui fréquentent les galeries et les maisons de ventes, mais aussi chez certains galeristes et experts. Olivier Sultan s’emporte ainsi contre les « méthodes paternalistes de ceux qui, au lieu de conseiller les artistes, utilisent l’alibi d’une mentalité africaine prétendument différente de la pensée occidentale pour les maintenir dans des niveaux de prix inférieurs à ceux du marché ».

Respecter les règles
Des exemples viennent appuyer cette virulente attaque. Ainsi, le Malien Malick Sidibé, lauréat de récompenses aussi prestigieuses que le prix Hasselblad de la photographie en 2003 et le Lion d’or d’honneur de la Biennale de Venise en 2007, vend ses photographies pour des prix bien inférieurs à ceux de n’importe quel photographe français un peu connu. Acheter une photo de Sidibé pour moins de 1 000 euros, c’est possible. Alors qu’un cliché du Français Patrick Faigenbaum (on ne parle pas de Willy Ronis ou d’Henri Cartier-Bresson) peut approcher 1 500 euros aux enchères ! Explication : par refus des règles du marché, ou parce qu’il a été mal conseillé, Sidibé ne numérote pas les tirages de ses Âuvres. Or – il ne faut pas se leurrer – le marché de l’art fonctionne comme les autres : c’est la rareté qui pousse les prix. Quand le Congolais Chéri Samba réalise des copies de ses propres tableaux sur commande, il prend le risque de donner un sérieux coup de frein à sa carrièreÂ
Qu’est-ce qui est de l’art et qu’est-ce qui n’est pas de l’art ? « C’est le marché qui doit juger les Âuvres. Ce n’est pas aider les gens que de les regarder de haut et faire la charité. Il y a un marché de l’art mondialisé, et ce que veut l’artiste africain, c’est l’intégrer », assène Olivier Sultan. Pour y parvenir, il faut respecter les règles (capitalistes) propres à ce marché – ce que les Chinois et les Indiens ont très bien réussi ces dernières années.
Un détour par le site Artprice, qui mesure la valeur de l’art en espèces sonnantes et trébuchantes, laisse sans voix. On peut y lire : « La progression de l’art contemporain indien est impressionnante : en janvier 2008, le secteur affichait un indice des prix en hausse de 830 % sur la décennie. » Ou encore : « En 2007, dans le classement Artprice des cent premiers artistes contemporains par produit de vente, pas moins de trente-six sont chinois. » Des oeuvres d’artistes indiens ou chinois s’échangent ainsi pour plusieurs millions de dollarsÂ

Manque de galeries
Dans ce contexte, qui sont les artistes africains ou d’origine africaine qui peuvent se targuer de tels résultats ? Quelques noms émergent. Les Sud-Africains Marlene Dumas (The Teacher s’est vendu à 3 342 600 dollars) et William Kentridge (181 152 dollars pour Shadow Procession) ainsi que l’Américano-Éthiopienne Julie Mehretu (217 000 dollars pour White Plane) sont les seuls à apparaître dans la liste des cinq cents artistes les plus cotés du moment.
D’autres réalisent de bons « scores » en salles des ventes, tels le Ghanéen El Anatsui, le Congolais Chéri Samba, le Camerounais Barthélémy Toguo, le Sénégalais Soly Cissé ou encore le Nigérian Yinka Shonibare, mais restent très en deçà des performances de leurs alter ego asiatiques ou européens.
L’explication de ce relatif insuccès des artistes africains se trouve en Afrique. D’abord achetés par de riches Occidentaux, les artistes indiens et chinois sont aujourd’hui collectionnés par leurs compatriotes, et leur cote a explosé. « C’est le jeu de l’offre et de la demande, explique Pierre Jaccaud. Si la bourgeoisie africaine ne croit pas plus que les autres en ses artistes, on restera toujours dans ce cas de figure. Et pour l’instant, à part en Afrique du Sud, il n’y a pas assez de galeries et de structures de diffusion sur le continent africain. » Un euphémisme, si l’on en croit Olivier Sultan, pour qui, « à part au Sénégal et en Afrique du Sud, les gouvernements ne font rien ».
En y regardant de plus près, il est vrai que, comme les collectionneurs, les structures de promotion se consacrant aux artistes du continent sont rares. La Biennale de Dakar – qui se tient au Sénégal du 9 mai au 9 juin 2008 -, la Fondation Zinsou (Bénin) et la Fondation Sindika-Dokolo (Angola) comptent parmi les rares initiatives Âuvrant sur place en faveur des créateurs. Paradoxalement, l’Occident, qui se passionne pour les « arts premiers » et peut porter une enchère pour un masque fang à la hauteur faramineuse de 5,9 millions d’euros, ne montre guère d’intérêt pour un art contemporain pourtant bouillonnant.
Avec quelques exceptions. En France, l’organisme CulturesFrance soutient et supporte la création, tout comme la Fondation Blachère, qui a vu le jour grâce à la passion de l’entrepreneur Jean-Paul Blachère (spécialiste de la décoration lumineuse en milieu urbain). En Suisse, le collectionneur Jean Pigozzi – conseillé par l’un des artisans de l’exposition Les Magiciens de la Terre, André Magnin – promeut à sa manière, via des expositions, les artistes en qui il croit. L’Afrique du Nord, elle, est un peu mieux lotie. Les Émirats arabes unis, fort riches comme l’on sait, « investissent » désormais massivement dans l’art (Foire d’Art de Dubaï, le Louvre Abou Dhabi, etc.) pour des raisons tant culturelles que politiques ou spéculatives.
Il n’empêche : on attend toujours un pays africain représenté à la Biennale d’art contemporain de Venise. Lors de l’édition 2007, le très en vogue Barthélémy Toguo avait à juste titre refusé de cautionner l’unique « pavillon africain » représentant cinquante-quatre nations fort différentes.

« Brouiller les pistes »
Pour autant, la faible représentation des artistes d’origine africaine sur le marché mondial ne signifie pas qu’il ne se passe rien sur le continent. Les experts ne décèlent, certes, ni tendance particulière ni émergence d’écoles comme celles suscitées autrefois par des Européens (Poto-Poto créée par le Français Pierre Lods ; ou Lubumbashi, créée par un autre Français, Romain Desfossés). En revanche, ils remarquent des individualités « porteuses d’un questionnement éthique et d’une réflexion esthétique – et capables de les transformer en regard plastique ».
Pour Pierre Jaccaud, « quand certaines choses seront faites, il y aura une explosion d’artistes. Les prémices sont là. » La multiplication des ventes aux enchères (par exemple à Paris : le 16 mai à Drouot par la maison Deburaux, le 26 mai à la fondation Dosne-Thiers par la maison Gaïa) est un signe. Et les noms d’artistes prometteurs ne manquent pas : le Soudanais Hassan Musa, le Béninois Romuald Hazoumé, le Camerounais Joël Mpah Dooh, le Congolais Aimé MpaneÂ
Les principaux défis qui les attendent ? Éviter l’exotisme sans renier leurs racines, échapper au carcan du « label africain » sans pour autant refuser les règles cruelles, et parfois injustes, du marché. Pour Olivier Sultan, en Afrique comme ailleurs, l’art a une exigence majeure : « Il faut brouiller les pistes. »

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