Défense

Drones, chars d’assaut et guerre électronique : les grandes tendances du salon de l’armement d’Abou Dhabi

Réservé aux abonnés | | Par - à Abou Dhabi
Des visiteurs prennent des photos avec des armes au salon de l’armement d’Abou Dhabi, dimanche 25 février 2021.

Des visiteurs prennent des photos avec des armes au salon de l'armement d'Abou Dhabi, dimanche 25 février 2021. © Ons Abid

Entre les drones, les chars d’assaut et une star déchue de Hollywood, l’événement était l’occasion de mesurer les ambitions grandissantes des Émirats arabes unis sur le marché mondial de la défense. Reportage.

Organiser la 15e édition d’Idex, la plus grande foire militaire du Moyen-Orient, en pleine pandémie : le pari était risqué mais les autorités d’Abou Dhabi l’ont tenté. Du 21 au 25 février, des dizaines de milliers de visiteurs et plus d’une centaine de délégations nationales se sont bousculées aux portes du centre national d’exposition Adnec (Abu Dhabi National Exhibition Centre) pour découvrir les produits proposés par plus de 900 exposants issus de 59 pays du monde.

Chars d’assaut, véhicules amphibies, missiles, drones, gilets balistiques, hélicoptères ou tenues de camouflage, répartis sur 35 000 m2 et 12 halls d’exposition : de quoi donner le tournis. 

Malgré le Covid-19

L’émirat d’Abou Dhabi avait levé pour l’occasion l’obligation de quarantaine (assortie d’un contrôle par bracelet géolocalisable) qu’il impose en principe à tout étranger arrivant sur son territoire. Les visiteurs devaient en revanche présenter le résultat négatif d’un test PCR effectué moins de 48 heures auparavant pour pouvoir entrer dans le salon. Il était possible de se faire tester gratuitement sur le site de l’exposition, ou dans les nombreux hôtels associés à l’événement.

Frank Arnold et Mauro Costa, deux hommes d’affaire représentant la société Belgian Advanced Technology Systems (BATS), spécialisée dans les radars, ne s’attendaient pas à voir tant de monde. Dans leur avion, un gros porteur de la compagnie Etihad qui assure la liaison entre Bruxelles et Abou Dhabi, ils n’étaient qu’une vingtaine. « Je m’attendais à un salon fantôme », confie Mauro Costa. Son collègue tente une estimation personnelle. « Il y a deux ans, il y avait plus de 100 000 visiteurs. Je pense qu’il y en a environ la moitié cette fois-ci « .

Il voit presque juste : au terme des cinq jours d’exposition, les organisateurs ont annoncé le chiffre de 62 445 visiteurs. Même si la participation est moindre que d’habitude, le business marche très bien, se réjouit-t-il. Après un an de confinements et de réunions sur zoom, la possibilité de se rencontrer en personne et de découvrir les produits de ses propres yeux a boosté l’envie de faire des affaires.

Au salon IDEX, à Abu Dhabi, le 25 février 2021.

Au salon IDEX, à Abu Dhabi, le 25 février 2021. © Ons Abid

C’est le premier salon dans notre domaine depuis un an. Ceux qui sont venus ont gagné

« C’est le premier salon dans notre domaine depuis un an. Ceux qui sont venus ont gagné », confirme Marc Weissberg, le PDG de Pitagone, une autre société belge qui a inventé une barrière mobile permettant de se prémunir des attaques de camions fous. Ce dispositif, glisse-t-il fièrement, a été utilisé pour sécuriser le trajet de Joe Biden vers le cimetière de Arlington après la cérémonie d’inauguration, le 21 janvier dernier. BATS, de son côté, est venu avec un système qui peut détecter les drones fantômes à 4 km de distance et, grâce à « une caméra refroidie gyrostabilisée », évaluer la présence d’une charge explosive. De quoi séduire les acheteurs dans une région de plus en plus exposée aux attaques de ces robots volants, même si cette entreprise se garde, « pour des raisons éthiques », de commercer avec l’Arabie saoudite.

Ramzan Kadyrov et… Steven Seagal

C’est qu’ici, on peut faire de juteuses affaires, sur un marché en croissance. Les frictions avec l’Iran, les menaces « asymétriques », le terrorisme et la volonté de s’émanciper du parapluie sécuritaire américain sont autant de raison, pour les pays du Golfe, d’augmenter les dépenses militaires. En 2020, elles ont atteint 100 milliards de dollars, une hausse de 5,4 % par rapport à l’année précédente, selon un rapport de la société d’analyse Janes. À eux seuls, les Émirats constituent un gros morceau. Lors de la précédente édition d’Idex, en 2019, l’armée émiratie a signé des contrats avec des firmes locales et internationales pour un montant d’environ 5,58 milliards de dollars. Cette année, le montant est revu légèrement à la hausse : 5,7 milliards de dollars.

Les gros marchands d’armes sont là – États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni ou France – aux côtés de nouveaux venus tels que le Portugal ou le Luxembourg. Il y a également des petites start-up comme Cerbair, qui propose des systèmes permettant de contrer la menace des drones commerciaux, « ceux qu’on trouve sur Amazon et qu’on peut offrir à son neveu à Noël », comme le précise Philippe Rouin, son responsable marketing. Son kit mobile ajustable à l’épaule, qui permet de détecter les engins pirates et de brouiller leur signal, fait sensation. La carlingue trouée d’un avion civil saoudien, visé par un drone envoyé par le mouvement yéménite houthi le 10 février dernier, est de toutes les conversations chez les spécialistes du secteur.

Au salon IDEX, à Abu Dhabi, le 25 février 2021.

Au salon IDEX, à Abu Dhabi, le 25 février 2021. © Ons Abid

Tel est Idex : un lieu où il est possible de croiser des stars déchues

« Idex, c’est l’occasion de faire le point sur la situation du marché et de voir ce que les concurrents font », résume Guerman Goutorov, patron de la société française Streit Groupe, venue présenter sa nouvelle collection de véhicules blindés à un parterre de journalistes. L’homme d’affaires est accompagné d’un personnage à la carrure corpulente, qui ne passe pas inaperçu : l’ambassadeur de sa marque, Steven Seagal. Catogan et lunettes fumées, la mine sombre, l’acteur hollywoodien est venu délivrer un message : « Le monde va devenir de plus en plus effrayant, et nous sommes là pour aider au maintien de la paix. » Tel est Idex : un lieu où il est possible de croiser des stars déchues, ou Ramzan Kadyrov, le sinistre président tchétchène.

Pour la lieutenante-colonelle émiratie Sara Hamad Al Hajri, l’une des porte-paroles de l’événement, les grandes tendances de cette édition 2021 sont l’intelligence artificielle, la guerre électronique et les équipements autonomes « qui ne nécessitent pas de présence humaine ».

La conférence qui a précédé l’ouverture du salon, rappelle-t-elle, était consacré à la « quatrième révolution industrielle », autrement dit à la manière dont les technologies de pointe refaçonnent les manufactures militaires. À l’image de cet imposant char d’assaut de la société émiratie Adasi, équipé de 5 caméras, qu’on peut télécommander à plusieurs kilomètres de distance. Ou de ces dizaines de modèles de drones, de toutes les formes et tailles, dont les performances se mesurent notamment à leur capacité à transporter un maximum d’explosifs.

Présence israélienne

À l’avant-garde dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la cyber-sécurité, les entreprises israéliennes étaient très attendues, mais n’ont finalement pas pu faire le déplacement en raison d’une interdiction de voyager. SIBAT, la direction de la coopération internationale du ministère israélien de la Défense, avait bien son pavillon, juste à côté de celui de la Jordanie, mais seule une réceptionniste était là pour accueillir les visiteurs. Cette présence, même symbolique, était néanmoins une première, et une nouvelle affirmation du rapprochement entre Abu Dhabi et Tel-Aviv depuis la signature des accords d’Abraham l’été dernier.

Au salon IDEX, à Abu Dhabi, le 25 février 2021.

Au salon IDEX, à Abu Dhabi, le 25 février 2021. © Ons Abid

Idex, aux dires de ses organisateurs, a été une occasion de donner un petit coup fouet au tourisme d’affaires local

Idex, aux dires de ses organisateurs, a été une occasion de donner un petit coup fouet au tourisme d’affaires local, durement touché par la pandémie. Mais il a aussi permis aux Émirats de faire étalage du développement de leur propre industrie militaire, présentée comme un moyen de diminuer la dépendance aux puissances étrangères et de contribuer à la diversification de l’économie.

Missiles, chars d’assaut, drones et grenades, ou encore centre d’excellence dans l’électro-optique : les entreprises émiraties étaient présentes en nombre, réunies notamment sous l’ombrelle de Edge, un conglomérat de 25 entreprises d’État qui couvrent à peu près tous les secteurs de la défense et qui s’est formé il y a à peine plus d’un an.

Edge compte aujourd’hui pour 1,3 % du volume des ventes d’armes au niveau mondial et se classe dans le top 25 des plus importantes entreprises d’armement, selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri). Ce sont ces firmes locales qui ont remporté la majorité des contrats signés par les forces armées émiraties. Lors de cette édition, Abou Dhabi a également montré qu’elle voulait se profiler comme un pays exportateur. La société locale Halcon a ainsi signé un contrat avec l’allemand Rheinmetall AG pour la fourniture de missiles destinés à compléter le système de défense aérien allemand. Un succès qui, selon Faisal Al Bannai, directeur général de Halcon, traduit la volonté de « la nation » de créer « des capacités de défense souveraines ».

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