Défense

Libye : comment les États-Unis et la Turquie ont récupéré un système de défense russe

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Les forces loyales au gouvernement d’accord national libyen (GNA) reconnu par l’ONU font défiler un camion de système de défense aérienne Pantsir de fabrication russe dans la capitale Tripoli le 20 mai 2020, après sa capture à la base aérienne d’Al-Watiya (base aérienne d’Okba Ibn Nafa) par les forces loyales à l’homme fort libyen Khalifa Haftar, basé dans l’est du pays.

Les forces loyales au gouvernement d'accord national libyen (GNA) reconnu par l'ONU font défiler un camion de système de défense aérienne Pantsir de fabrication russe dans la capitale Tripoli le 20 mai 2020, après sa capture à la base aérienne d'Al-Watiya (base aérienne d'Okba Ibn Nafa) par les forces loyales à l'homme fort libyen Khalifa Haftar, basé dans l'est du pays. © Mahmud TURKIA/AFP

Les forces du gouvernement d’accord national (GNA) à Tripoli ont mis la main sur un système de défense antimissile Pantsir russe lorsqu’elles ont pris d’assaut la base aérienne d’Al-Watiya de Khalifa Haftar, dans l’ouest de la Libye, le 18 mai 2020.

Lorsque des forces du gouvernement d’accord national (GNA) à Tripoli ont pris d’assaut la base aérienne d’Al-Watiya de Khalifa Haftar dans l’ouest de la Libye le 18 mai 2020, elles ont mis la main sur un système de défense antimissile Pantsir russe. La capture du matériel a permis d’accéder à des renseignements-clés sur la technologie militaire russe. Elle a également provoqué un désaccord momentané entre la Turquie et les États-Unis pour savoir quel pays allait récupérer la batterie.

Le Pantsir, livré par les Émirats arabes unis aux forces de Haftar, a d’abord été transporté à Zawiya, à l’ouest de Tripoli, où il est tombé entre les mains du commandant de la milice Mohamed Bahroun. Ce dernier est recherché par le procureur du gouvernement et soupçonné de liens avec des combattants et des passeurs de l’État islamique.

Accord turco-américain

Les alliés d’Ankara sur le terrain ont rapidement revendiqué le Pantsir, qui a été envoyé à l’aéroport Mitiga de Tripoli, où les troupes turques en ont pris le contrôle. Au cours des deux semaines qui ont suivi la capture du système antiaérien, Turcs et Américains se sont disputé le butin. Les États-Unis ont souhaité extraire le Pantsir, craignant que le système de missiles sophistiqué ne tombe entre les mains d’extrémistes. La Turquie, souhaitant étudier le matériel en détail, a insisté pour en conserver la garde. Tous deux ont cherché à convaincre le gouvernement libyen de se rallier à leur avis.

Les États-Unis ont souhaité extraire le Pantsir, craignant que le système de missiles sophistiqué ne tombe entre les mains d’extrémistes

Les deux alliés de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan) ont fini par parvenir à un accord : les forces américaines extrairaient le Pantsir à l’aide de l’un de leurs avions-cargos de l’armée de l’air, puis le livreraient à la Turquie, où les deux parties pourraient l’étudier conjointement, selon des responsables qui se sont confiés à The Africa Report.

Le Premier ministre du GNA Fayez al-Sarraj et le ministre de l’Intérieur Fathi Bashagha « se sentaient comme des enfants au milieu d’un divorce », selon l’une des sources, qui explique comment le GNA a été entraîné dans la dispute entre les deux alliés. Le compromis trouvé entre les États-Unis et la Turquie a provoqué un soulagement évident à Tripoli.

« Le fait que les États-Unis ont transféré le système Pantsir à la Turquie dans le cadre d’un accord témoigne d’un partenariat plus stratégique que simplement tactique lorsqu’il s’agit de soutenir le développement par Ankara de drones capables de contrer les systèmes de défense russes », selon Emadeddin Badi, spécialiste de la Libye au Global Initiative.

« Il y a clairement une attente secrète que la Turquie contrebalance la Russie en Libye (…) et un feu vert pour que cet équilibre soit soutenu par une supériorité militaire stratégique comme moyen de dissuasion », ajoute Badi. « Que la Turquie réponde à ces attentes, c’est une autre histoire. » En Libye, ainsi qu’en Syrie, les États-Unis comptent sur la présence militaire turque comme contrepoids à celle Moscou. 

Modèle d’exportation

Le 3 juin 2020, un C-17 Globemaster américain s’est envolé de la base du Commandement de l’Afrique à Ramstein, en Allemagne, rejoignant Tripoli, pour revenir le lendemain. Un jour plus tard, il est retourné en Libye et de là à Ankara avec le Pantsir à bord. Des techniciens américains et turcs auraient ensuite examiné le système pièce par pièce.

Un responsable russe a minimisé l’importance de l’accès américain à la technologie du Pantsir. Selon lui, la version capturée était un modèle d’exportation destiné aux Émirats arabes unis, qui ont commandé des dizaines de batteries déployées en Libye pour soutenir Haftar pendant son offensive. Les Etats-Unis auraient eu l’occasion de les étudier aux Emirats arabes unis, a ajouté le responsable. Contrairement aux Pantsirs utilisés par la Russie, les versions d’exportation sont dépourvues de composants classifiés.

Pour la Turquie, le Pantsir capturé permettra de doter ses drones Bayraktar et Anka d’un avantage encore plus grand sur les systèmes Pantsir

Peu de temps après que des mercenaires Wagner se sont rendus sur les lignes de front libyennes en septembre 2019, un missile Pantsir a abattu un drone de surveillance américain Reaper. L’armée américaine a déclaré que la batterie avait été opérée par des techniciens de Wagner ou par l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar. Pour la Turquie, le Pantsir capturé permettra de doter ses drones Bayraktar et Anka d’un avantage encore plus grand sur les systèmes Pantsir.

Les drones turcs Bayraktar TB2 ont détruit une douzaine de batteries Pantsir utilisées par les forces de Haftar lors de l’offensive du maréchal contre la capitale libyenne. Mais jusqu’à ce que les milices prennent le contrôle d’Al-Watiya, à environ 125 km au sud-ouest de Tripoli, les forces pro-GNA n’en avaient jamais récupéré un intact.

La saisie du Pantsir par les deux alliés de l’Otan pourrait rendre l’appareil russe totalement inutile

Dans la guerre civile libyenne, la Turquie soutient le gouvernement basé à Tripoli tandis que les mercenaires des Émirats arabes unis (EAU) et de la Russie soutiennent l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar, qui a lancé une offensive contre la capitale nationale en avril 2019. En quelques mois, les forces gouvernementales soutenues par la Turquie ont repoussé les troupes de Haftar, ainsi que les combattants Wagner, mettant ainsi fin à la guerre.

La Turquie a déjà détruit des Pantsirs lors de conflits indirects avec la Russie en Libye, en Syrie et en Azerbaïdjan. En Libye et en Syrie, les drones turcs ont ciblé les Pantsirs alors qu’ils se déplaçaient ou après avoir épuisé leurs missiles. Des « drones suicides » ont également été utilisés contre les batteries russes. La saisie du Pantsir par les deux alliés de l’Otan pourrait rendre l’appareil russe totalement inutile non seulement contre les drones turcs, mais également contre d’autres types de technologie de pays-membres de l’Otan.

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