Politique

RDC : l’étau se resserre autour de John Numbi, le plus influent des généraux de Kabila

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Mis à jour le 6 mars 2021 à 10:21

John Numbi au tribunal, à Kinshasa, en janvier 2011. © JUNIOR KANNAH/AFP

Visé par de nouvelles révélations dans l’affaire de l’assassinat de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana, John Numbi peut-il être inquiété par la justice ? Portrait d’un général aussi influent que redouté.

Retranché dans sa ferme de Lubumbashi depuis qu’il a perdu son poste dans l’armée en juillet dernier, John Numbi sent-il le vent tourner ? Voilà près de onze ans que l’assassinat de Floribert Chebeya et de Fidèle Bazana plane comme une épée de Damoclès au dessus de la tête de ce général de 59 ans, l’un des hauts-gradés les plus proches de Joseph Kabila, l’ancien président congolais.

Régulièrement soupçonné d’être le commanditaire de ce crime emblématique de la dernière décennie en RDC puisque c’est avec lui que Chebeya et Bazana avaient rendez-vous le soir du drame, Numbi a toujours nié avoir joué le moindre rôle dans le meurtre du directeur de l’ONG La Voix des sans voix et de son chauffeur.

L’assassinat avait à l’époque fait grand bruit. Floribert Chebeya, 47 ans, avait été retrouvé mort dans sa voiture le 2 juin 2010. Le corps de Fidèle Bazana n’a jamais été localisé. Deux procès ont eu lieu, quatre condamnations à mort ont été prononcées, dont trois par contumace, mais la procédure a toujours laissé un goût d’inachevé aux familles des victimes et aux ONG. Souvent cité, jamais poursuivi, John Numbi n’a quant à lui pas été inquiété.

Sinistre récit

Le sujet est brusquement revenu à la Une de l’actualité congolaise ces dernières semaines, à la faveur du témoignage de deux policiers, Hergil Ilunga et Alain Kayeye Longwa. Aujourd’hui en exil dans un pays d’Afrique de l’Est, les deux hommes assurent avoir fait partie de l’équipe mise en place pour tuer Chebeya. Dans un récit aussi détaillé que sinistre, ils affirment que le commanditaire du double meurtre du 1er juin 2010 n’est autre que John Numbi. Montré du doigt, l’intéressé n’a pas réagi à ces nouvelles accusations. Contacté par Jeune Afrique, il n’a pas non plus souhaité répondre à nos questions.

« Ces témoignages rejoignent ce que je disais déjà en 2012, insiste Paul Mwilambwe, qui était présent dans les bureaux de l’Inspection générale de la police, alors dirigée par Numbi, le soir du drame. Si l’on veut rouvrir l’affaire dans de bonnes conditions aujourd’hui, il n’y a pas de raisons que certaines personnes restent en liberté. » Condamné à mort par contumace en juin 2011 à l’issue du premier procès (il avait fui vers le Sénégal, où une procédure judiciaire a été ouverte en 2015), ce policier congolais a été le premier à briser le silence.

Kinshasa avait à l’époque dénoncé un témoignage fabriqué de toutes pièces. Suspendu de ses fonctions au titre de l’enquête quelques jours après le meurtre, Numbi avait finalement été présenté comme témoin lors du premier procès, au grand dam des parties civiles.

Arrestations et résidence surveillée

Mais depuis les révélations d’Hergil Ilunga et d’Alain Kayeye Longwa, plusieurs éléments tendent à montrer que les choses bougent : Jacques Mugabo, un autre membre du commando qui avait été condamné par contumace en 2011 dans l’affaire Chebeya, a été arrêté mi-février dans le Katanga, où il vivait caché depuis plusieurs années. Officiellement, il a été interpellé pour ses liens supposés avec les Bakata Katanga, la milice de « Gédéon » Kyungu qui multiplie les incursions meurtrières dans le Katanga.

Également condamné par contumace en 2011, le major Christian Ngoy a été arrêté le 3 septembre dernier pour détention illégale d’armes. Ce proche collaborateur de Numbi est incarcéré à la prison militaire de Ndolo. Lui aussi cité par les deux policiers en exil, le général Djadjidja a quant à lui été placé en résidence surveillée. C’est sur sa parcelle que le corps de Fidèle Bazana aurait été enterré.

Reste le colonel Daniel Mukalay, qui avait été condamné à mort en première instance avant de voir sa peine réduite en appel. Selon nos informations, il a été extrait de sa cellule de la prison de Makala la semaine dernière et transféré dans les locaux de l’auditorat militaire, où il a été interrogé. Une confrontation a même été organisée avec Jacques Mugabo. La version des deux hommes corroborent-elles celle des deux policiers ?

Si Paul Mwilambwe et Hergil Ilunga saluent « une avancée positive », ils exigent toujours « des garanties » concernant leur sécurité avant de témoigner. « Je n’envisage pas mon retour au pays en l’état, car ma sécurité et celle des membres de ma famille ne sont pas garanties », prévient Paul Mwilambwe. La justice militaire et le système Kabila qui nous ont condamnés sont toujours les mêmes. » Hergil Ilunga n’envisage pas non plus de revenir en RDC. Il se dit menacé, lui et sa famille, mais prêt à témoigner depuis l’étranger. « Nous avons pris des risques, dit-il. Nous sommes prêts à parler ».

Interrogé, un membre de l’entourage de Joseph Kabila dénonce « une troublante coïncidence dans le timing de la sortie des deux policiers » : ces témoignages interviennent au moment où plusieurs proches de l’ancien président perdent en influence.

Kabila père et fils

Si ces différents rebondissements ont relancé l’espoir entretenu par les familles de voir s’établir les responsabilités au plus haut niveau, ils n’augurent pour l’instant en rien de la réouverture du procès. Ils remettent en revanche sur la table les questions qui entourent la responsabilité présumée de John Numbi, général aussi influent que redouté, dont l’ascension entamée au début des années 1990 est étroitement liée à une famille, celle des Kabila.

Né en 1962, John Numbi, Luba du Katanga – comme Joseph Kabila – commence à se faire un nom (et un réseau) en passant par la Jeunesse de l’Union des fédéralistes et républicains indépendant (Juferi), une structure soupçonnée d’avoir pris part à la traque et au massacre de Kasaïens dans les années 1990. Emprisonné fin 1996 à Lubumbashi, il s’évade en février 1997.

Son destin a toujours été très lié à celui de Kabila. Ses ennemis sont aussi les siens »

L’aventure de Numbi aux côtés des Kabila commence quelques semaines plus tard, alors que Laurent-Désiré Kabila et les rebelles de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) sont en route pour Lubumbashi. « C’est Laurent-Désiré Kabila qui a fait de lui un militaire, sans que Numbi n’ait reçu de formation. Quand le Mzee est arrivé au pouvoir, il a très vite donné le grade de commandant à bon nombre d’officiers », explique Jean-Jacques Wondo, spécialiste de l’armée congolaise.

Opportuniste, Numbi franchit rapidement les étapes jusqu’à prendre le commandement de la IVe région militaire dans le Katanga. La chute de Pweto, en décembre 2000, lui coûte son poste, mais il revient rapidement aux affaires après la mort de Laurent-Désiré Kabila, prenant la tête de la Force aérienne.

« Discipliné et organisé » pour certains, « autoritaire et zélé » pour d’autres, mais avant tout « loyal », Numbi se bâtit au fil des années une solide réputation au sein du premier cercle de Joseph Kabila.

Pour Kabila, Numbi est l’homme des missions secrètes. En 2007, il avait ainsi rencontré Laurent Nkunda à Kigali pour évoquer le processus de « mixage », dont l’objectif était d’intégrer les combattants du Conseil national pour la défense du peuple (CNDP) à l’armée régulière. C’est aussi lui qui négocie deux ans plus tard l’opération conjointe avec le Rwanda Umoja Wetu (« Notre unité », en swahili) pour traquer les membres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).

Basses besognes

« Son destin a toujours été très lié à celui de Kabila. Ses ennemis sont aussi les siens », explique une source diplomatique en poste à Kinshasa. La logique se vérifie à plusieurs reprises.

Proche d’Augustin Katumba Mwanke, l’ex-éminence grise de Kabila, Numbi est aussi étiqueté comme l’homme des basses besognes du régime avec, dans son sillage, le très redouté bataillon Simba, composé d’anciens militaires de la Force aérienne et décrit comme une véritable « police dans la police ». Administrativement dépendante de la police d’intervention rapide, cette unité dirigée par le major Christian Ngoy ne répond qu’aux ordres de Numbi. C’est elle qui intervient en 2008 dans le Bas-Congo, où Joseph Kabila entend restaurer l’autorité de l’État face au mouvement Bundu Dia Kongo.

Une enquête spéciale de la division des Droits de l’homme de la Monuc (aujourd’hui Monusco) concluera, en 2010, que « le choix fait par les autorités de confier la conduite de ces opérations au bataillon Simba n’était pas cohérent avec une intention de minimiser les dégâts et préjudices pendant ces opérations ». Selon l’enquête, « la majorité des actes relevant d’un usage excessif ou illégitime de la force auraient été commis par le bataillon Simba, faiblement formé et équipé d’armes à usage militaire plutôt que policier ». Selon la famille de Chebeya, c’est parce qu’il disposait d’éléments compromettants sur cet épisode que le militant des droits humains souhaitait rencontrer Numbi.

Une personnalité « problématique »

Si le scandale autour de l’assassinat lui a coûté son poste d’inspecteur général de la police, le général n’a pas perdu son influence. Accusé début 2014 par un rapport du groupe d’experts de l’ONU de fournir « des armes et des munitions aux militants de Kata Katanga », Numbi paraît un temps menacé. Plusieurs de ses résidences sont perquisitionnées, mais ses ennuis n’iront pas plus loin.

À partir de 2016, lorsque la rue s’oppose à un éventuel troisième mandat de Kabila, Numbi est placé sous sanctions américaines et européennes. Mais son rôle reste central à un moment où le président à plus que jamais besoin de la loyauté des services de sécurité. « L’influence de Numbi dépasse largement le strict cadre de la police. Beaucoup d’officiers de la garde républicaine, et dans d’autres branches, lui doivent leur poste. C’est ce qui lui permet de revenir aux affaires malgré les sanctions », explique Jean-Jacques Wondo.

Pour l’entourage de Tshisekedi, le cas Numbi relève du casse-tête. Certains conseillers craignent de le lâcher dans la nature

Décoré du titre honorifique de Grand officier de l’ordre des héros nationaux en juin 2017, Numbi réintègre officiellement l’armée en 2018 et obtient le poste d’inspecteur général de l’armée peu avant une présidentielle sous haute tension.

Cette « première transition pacifique » laisse-t-elle un goût amer à Numbi, qu’un diplomate décrit comme « l’un des généraux les plus politiques » de Kabila ? Depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi a fait de Washington l’un de ses principaux alliés. Ces derniers lui garantissent un soutien sans équivoque mais exigent en coulisses que la nouvelle administration prenne ses distances avec la précédente et isole les personnalités jugées « problématiques ».

Ce vœu a été exaucé le 17 juillet dernier, quand plusieurs changements ont été opérés dans l’armée. Bien que remplacé par un autre haut-gradé sous sanction, Gabriel Amisi, alias Tango Four, Numbi s’est retrouvé sur la touche. Mais pour l’entourage de Tshisekedi, la gestion du cas Numbi relève du casse-tête et certains conseillers craignent de lâcher le général.

À Kinshasa, on assure toutefois que les révélations des deux policiers « ont été prises en compte ». Des émissaires du chef de l’État congolais en visite à Lubumbashi ont discrètement rencontré Joseph Kabila mi-février. Le sujet a-t-il été mis sur la table ? La présidence a annoncé le déploiement de 1800 éléments de la Garde républicaine dans le Katanga. Officiellement, ils sont là pour lutter contre les miliciens de Gédéon. Mais c’est aussi à Lubumbashi que réside toujours John Numbi.