Politique

Louise Mushikiwabo : « Oui, il fallait remettre de l’ordre au sein de l’OIF »

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Mis à jour le 26 février 2021 à 09h00
Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, en mars 2020 à Paris.

Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie, en mars 2020 à Paris. © Vincent Fournier/JA

À mi-mandat, et alors que l’OIF fête cette année son 50ème anniversaire en Tunisie, la secrétaire générale de l’organisation revient sur son bilan, ses projets, et répond aux critiques sur son mode de management.

2021 sera l’année des célébrations qui comptent pour Louise Mushikiwabo. La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) fêtera d’abord ses 60 ans fin mai, avant que l’institution dont elle a la charge depuis janvier 2019 ne célèbre son cinquantième anniversaire, en novembre, lors du sommet organisé sur l’île de Djerba, en Tunisie.

L’occasion pour l’ex-ministre rwandaise des Affaires étrangères, qui vient de passer le cap du mi-mandat, de présenter ses premiers résultats devant les chefs d’État des pays membres, de la modernisation de l’OIF en interne au rôle que tente de jouer l’organisation sur la scène diplomatique internationale.

Avant de s’envoler pour Chisinau, en Moldavie, pour promouvoir une campagne de vaccination contre le Covid-19, Louise Mushikiwabo revient pour Jeune Afrique sur ses deux années passées à la tête de l’OIF où, de son propre aveu, il lui reste encore « beaucoup à faire ».

Le potentiel de l’OIF est énorme mais elle doit bouger beaucoup plus vite

Jeune Afrique : À mi-mandat, avez-vous le sentiment de tenir le rythme des réformes que vous vouliez initier à votre arrivée ?

Louise Mushikiwabo : Oui, largement et sur plusieurs plans. Mais la partie « ressources humaines » reste la plus complexe. Les organisations multilatérales ne connaissent pas l’urgence. Nous disposons bien sûr d’excellents éléments mais, pour une partie de nos personnels, que les choses prennent six mois au lieu d’un, ce n’est pas très grave. C’est là que se trouve la difficulté.

Après deux ans passés à sa tête, je reste persuadée que le potentiel de l’organisation est énorme mais qu’elle doit bouger beaucoup plus vite qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent.

On dit que vous managez vos équipes à l’anglo-saxonne. Est-ce compatible avec la Francophonie ?

Absolument ! Quand il y a urgence, il y a urgence. Il ne faut pas se précipiter non plus, mais je ne vois pas pourquoi l’OIF, qui veut être une organisation internationale moderne, devrait être prisonnière de ses procédures. Il faut rester prudent pour bien faire les choses, mais avec un objectif et des résultats à atteindre.

Rendre l’OIF plus efficace, c’était justement l’objet de l’audit de KPMG réalisé fin 2020, avec à la clef une vingtaine de licenciements. Cela a-t-il été douloureux, dans une organisation qui avait rarement connu de réduction d’effectifs ?

Alors que nous avons besoin de spécialistes pour travailler sur le terrain, nous ne pouvons pas avoir ici au siège 60 personnes sur les 340 que compte l’OIF, occupant pour certaines des fonctions dont l’organisation n’a pas besoin. Donc ces postes ont été supprimés, point !

Ce qui m’a surprise, c’est que certains salariés font passer leurs intérêts personnels avant ceux de l’organisation. Ils devraient plutôt comprendre que si l’OIF ne s’améliore pas, un nombre beaucoup plus important de personnes pourraient être obligées de partir. Les États pourraient refuser un jour d’investir dans une organisation de ce type.

Avez-vous eu les mains libres pour faire ce que vous souhaitiez ?

J’ai bien sûr dû faire face à certaines interventions extérieures, mais je sais rester imperméable à ce genre de pression. Les États-membres m’ont donné pour mission de moderniser et de mettre un peu d’ordre dans l’organisation, les mêmes ne peuvent pas maintenant me demander le contraire.

Ma chance est d’avoir réussi à tisser une excellente relation avec tous ces pays. Je me suis beaucoup investie dans ces relations car je sais qu’elles sont indispensables au bon fonctionnement d’une organisation multilatérale.

Vous avez également fait le ménage au sein de la direction et de votre cabinet…

Cette organisation est en pleine transformation. Qu’il y ait eu des départs au sein de la direction ou de mon cabinet me semble tout à fait normal. Nous devons nous ajuster les uns aux autres. Quant à mon ancien directeur de cabinet [Jean-Marc Berthon], c’est lui qui a voulu partir. Il a trouvé un autre poste dans un ministère en France. Il a saisi l’occasion et je le comprends.

Ce n’est donc pas le signe d’un malaise, comme certains veulent le faire entendre ?

Je ne pense pas, mais je peux comprendre que l’on se pose la question concernant une organisation que pratiquement personne n’avait quittée auparavant. J’ai aussi voulu promouvoir des jeunes, présents depuis de nombreuses années et qui travaillent dur pour l’OIF. Certains ne sont que trentenaires, mais je considère que c’est très important de récompenser ceux qui croient en notre organisation au moment où elle se modernise. J’ai aujourd’hui une très belle équipe autour de moi.

L’OIF est très engagée sur la question de la distribution universelle des vaccins contre le Covid-19. Quelles initiatives a-t-elle prise ?

Les pays du Sud ont un accès très difficile aux vaccins, en partie parce que les États du Nord ont passé des commandes faramineuses. Même ceux qui sont prêts en Afrique, comme le Sénégal ou le Rwanda, doivent payer trois à quatre fois plus cher que les grands pays et faire la queue derrière eux.

En novembre 2020, lors de notre réunion ministérielle, nous avons pris une résolution sage autour de l’équité et du vivre-ensemble en cette période troublée. Nous plaidons pour un accès équitable au vaccin car, pour beaucoup, la situation est économiquement invivable.

Ce que j’ai apprécié, c’est qu’au niveau de la Francophonie, beaucoup de pays du Nord se sont investis et je dois dire que le président Macron a vraiment été formidable. Depuis notre plaidoyer sur le moratoire pour la dette, il a montré qu’il s’impliquait pour l’Afrique.

Le continent n’étant pas autour de la table des grands, c’est une très belle chose que d’avoir obtenu cette solidarité intra-francophone. Il est logique qu’entre l’Europe et l’Afrique, qui sont géographiquement voisins, il y ait une certaine équité. C’est aussi dans l’intérêt de l’Europe de s’assurer que les personnes les plus nécessiteuses autour d’elle aient un accès rapide à ces vaccins.

Les présidents Cyril Ramaphosa et Paul Kagame ont condamné le « nationalisme vaccinal ». Relayez-vous ce type de réactions au sein de l’OIF ?

Absolument ! Je me rends d’ailleurs le 28 février en Moldavie avec Charles Michel, le président du Conseil de l’Europe, pour afficher cette solidarité internationale qui s’impose, et encourager la vaccination contre le Covid-19 dans tous nos États-membres. Pour la première campagne lancée par l’OMS dans dix-huit pays du monde, dans le cadre de l’initiative Covax, la Moldavie fait partie des pays francophones retenus, avec le Cap-Vert, la Tunisie et le Rwanda.

L’OIF va faire tout ce qu’elle peut pour faire passer le message. Le mot-clé, c’est l’équité. Tout le monde doit comprendre que nous ne sortirons pas de cette crise sans un partage équitable.

Vous revenez du Tchad, où l’OIF devrait être partie prenante des élections présidentielles du 11 avril. Comment se positionne votre organisation sur la question de la gouvernance électorale ?

Nous sommes prêts à aller à N’Djamena, mais nous attendons une demande officielle du Tchad qui nous a verbalement sollicité pour nous impliquer à différents niveaux. Notre nous engageons toujours à la demande des États.

À Djibouti, au Bénin, au Congo, où vont également se tenir ces prochaines semaines des élections présidentielles, nous commençons à nous activer et nous serons prêts pour soutenir les structures électorales nationales, ainsi que les groupes de la société civile impliqués dans le processus, comme nous l’avons fait au Burkina Faso ou en Côte d’Ivoire.

Pas d’ingérence, de distribution de bons ou de mauvais points ?

Il ne faut pas s’ingérer dans les élections. Nous n’invoquons certaines dispositions de la Déclaration de Bamako que lorsque les choses se passent très mal et que la crédibilité de notre travail risque d’en souffrir, comme cela a été le cas en Guinée, où mieux valait que nous ne soyons pas impliqués. Ce pays traîne toujours ce malaise électoral et c’est exactement ce que nous voulons éviter.

Pour nous, et pour moi en particulier, nous devons tout faire pour accompagner et pour conseiller et, si cela ne marche pas, nous passons aux sanctions. Nous l’avons fait au Mali en suspendant le pays d’août à novembre 2020, avant de revoir notre position pour encourager les autorités de transition.

Le fait que Ngozi Okonjo-Iweala soit une femme capable est plus important que le fait qu’elle soit africaine

Le fait de suspendre un pays limite ensuite les moyens d’exercer une petite pression positive sur lui. Je me suis rendue à Bamako au lendemain de la levée des sanctions pour rencontrer les nouvelles autorités, mais aussi pour insister sur le manque de femmes dans la politique malienne. Ce dernier point n’avait évidemment rien à voir avec la suspension, mais je trouve que le Mali a des ressources politiques féminines incroyables et ce n’est pas normal d’avoir trois ministres femmes sur 25. Je l’ai dit aux autorités.

Vous souhaitez voir toujours plus de femmes dans les cercles de décisions…

Oui, parce que c’est très sain pour un pays. Au sommet du G5 Sahel à N’Djamena, il y avait – en présentiel – 24 hommes et une seule femme, moi, pour parler du terrorisme mais aussi du développement et des mesures à prendre pour lutter contre la pauvreté.

Pour débattre de sujets aussi délicats, aussi importants pour nos pays, il n’est pas normal que les femmes ne soient pas présentes. Et cette présence ne doit pas être que symbolique. Il ne faut pas « exotiser » leur fonction. C’est important de les voir occuper des postes importants car cela correspond à la réalité de la population, mais elles doivent être jugées sur leurs compétences et leurs bilans, pas sur leur image.

Une Africaine, Ngozi Okonjo-Iweala, vient d’être nommée à la tête de l’OMC. C’est un motif de fierté ?

À la tête de l’OMC, il y a désormais une femme, extrêmement compétente, et il se trouve qu’elle est africaine. C’est la personne qu’il faut en ce moment pour cette organisation. Le fait qu’elle soit une femme capable est plus important que le fait qu’elle soit africaine.

Le sommet du 50ème anniversaire de l’OIF, fin novembre, devait se dérouler à Tunis. Il aura finalement lieu sur l’île de Djerba, sur décision du président Kaïs Saïed. Cela vous convient-il ?

Oui, Djerba est un très bel endroit où il est très facile de s’organiser. Sur le plan logistique, il y a tout ce qu’il faut pour gérer la présence d’une cinquantaine de chefs d’État. Et puis Djerba symbolise le vivre-ensemble et cela correspond bien à un sommet du cinquantenaire.

Mais certains disent que le sommet pourrait coûter 50 % plus cher qu’à Tunis !

C’est inexact. Djerba dispose de presque tout ce qu’il faut en matière d’infrastructures. Nos équipes se sont rendues sur place. Je sais déjà où sera prise la photo de famille, nous avons identifié les endroits pour recevoir la presse. Il y a peu de travaux à faire.

Certes, Tunis dispose également du nécessaire pour accueillir un tel sommet mais là aussi, il devait y avoir des travaux. Il fallait notamment aménager un endroit spécial pour la cérémonie d’ouverture. Enfin, il est beaucoup moins coûteux de sécuriser Djerba que Tunis.

Nous espérons, par ailleurs, que la tension qui règne entre le président tunisien et son Premier ministre ne va pas durer, car nous avons besoin de travailler avec plusieurs ministères, plusieurs services. L’organisation d’un tel sommet nécessite six mois de préparation et nous devons être prêts pour le 20 novembre, en présentiel évidemment. C’est une date très importante pour moi, car ce sommet va symboliser le début d’une nouvelle ère pour notre organisation.

Lors du sommet de l’OIF à Erevan, en octobre 2018.

Lors du sommet de l’OIF à Erevan, en octobre 2018. © Creative Commons / Flickr / Karen Minasyan/OIF

Nous saluerons poliment tout le monde, mais les défilés de soixante chefs d’État, c’est terminé

Vous souhaitez des sommets moins protocolaires. Comment cela va-t-il se passer concrètement ?

À Erevan, la cérémonie d’ouverture a duré quatre heures, dont une heure durant laquelle la secrétaire générale reçoit et salue tous les chefs d’État et de délégations. Dorénavant, nous saluerons poliment tout le monde et je m’assurerai que tout se passe bien, mais les défilés de soixante chefs d’État, c’est terminé.

Il n’y aura également que trois discours au lieu de la quinzaine habituelle : celui de la présidence en exercice, l’Arménie, celui de la présidence entrante, la Tunisie, et celui de la secrétaire générale, c’est tout. Une activité culturelle sera proposée, puis on ouvrira les débats. Et le lendemain, les chefs d’État pourront rentrer chez eux avant la fin de la journée.

Ceux auxquels j’ai parlé de cette formule, avec des tables rondes, des échanges autour de nos sujets prioritaires, en sont très satisfaits. Les communiqués de 70 pages, c’est fini également. Nous n’allons créer ni commissions ni institutions sans budget ni ressources.

Comptez-vous faire un discours de reddition des comptes ?

Je vais présenter mon rapport, qui se concentrera sur l’essentiel. On m’a donné un mandat pour moderniser l’organisation, la rendre plus pertinente, plus influente et bien gérée sur le plan des finances.

Nous allons parler aux chefs d’État de ce que l’on a pu faire, des points sur lesquels nous rencontrons des difficultés et de nos nouvelles orientations, surtout en ce qui concerne la jeunesse, qui veut un emploi, une éducation de qualité et un environnement sain. Nous insisterons beaucoup sur le numérique, qui est un ingrédient essentiel en ces temps de pandémie. Ce sera d’ailleurs le thème du sommet.

Pour le reste, ce sera aux chefs d’État de débattre entre eux pour savoir ce qu’ils veulent faire de cette organisation après 50 ans d’existence. J’aurai l’occasion de leur montrer quelques uns de nos projets phares, notamment concernant l’enseignement du français, qui est le ciment de notre organisation. La langue française doit être celle qui mène la jeunesse vers la réussite.

L’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères à Paris, en mars 2020.

L’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères à Paris, en mars 2020. © Vincent Fournier/JA

J’étais inattendue notamment par ceux qui ont un agenda caché contre le Rwanda, mon pays

Le procès en acceptabilité de Louise Mushikiwabo est-il dépassé ?

Oui, d’autant que c’était un faux procès. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi je n’étais pas acceptable aux yeux de certains. Il n’y a pas plus francophone que moi. Je pense que ma candidature était inattendue, notamment du point de vue de ceux qui ont un agenda caché contre le Rwanda, mon pays.

Mais je me sentais capable de gérer cette organisation. C’est comme un ministère des Affaires étrangères, mais pour plusieurs pays. J’estimais que c’était un beau défi pour moi.

Votre mandat se termine en principe fin 2022. Serez-vous candidate à votre succession ?

Ce n’est pas sûr. Je sais que 2021 est l’année des résultats. J’en suis fière car l’on va commencer à voir les fruits du travail réalisé depuis deux ans.

Pourquoi n’est-ce pas sûr ?

Vous ne pensez pas que je mérite quelques vacances après toutes ces années ? Je me suis présentée pour un mandat. Je fais ce que je dois faire jusqu’à la fin de celui-ci.

Mais un vrai travail de réformes se fait difficilement en quatre ans…

C’est exact, mais il faut déjà poser les bases. La partie institutionnelle de la Francophonie est un aspect qui n’a jamais été prioritaire. J’aimerais donc que le ou la secrétaire générale qui arrivera après moi trouve le mode d’emploi.

Nos représentations à travers le monde ont été harmonisées. En interne, nous resserrons nos programmes, nous arrêtons l’éparpillement. Concernant l’influence de l’organisation, nous avons fait également beaucoup de chemin. Nous sommes impliqués sur plusieurs fronts internationaux et, modestement, je pense que, diplomatiquement, l’OIF pèse bien plus aujourd’hui.

La Francophonie économique existe-elle ?

La Francophonie ne peut pas ne pas avoir un rôle économique. Il est assez limité mais sur les questions de l’emploi et de l’employabilité de la nouvelle génération, nous avons de grands projets, comme celui de former 250 000 jeunes aux métiers du numérique et de les aider à trouver un emploi. Nous avons un projet en cours qui met en relation les innovateurs avec des structures financières à travers le monde. La coopération commerciale et économique entre les pays francophones est d’ailleurs très largement souhaitée.

Nous avons également facilité une collaboration entre le Vietnam et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest concernant le coton et l’anacarde. Le Québec et la Grèce souhaitent vivement développer leurs relations économiques avec l’Afrique francophone, nous mettons donc les deux parties en relation. Nous devons tenir de plus en plus ce rôle d’intermédiaire, de facilitateur entre des pays qui ne se connaissent pas.

L’OIF peut-elle jouer le rôle d’observateur lors de sommets (Commonwealth, Chine-Afrique, Europe-Afrique…) ?

Tout à fait. À nous d’en faire la demande. Je me rendrai à Kigali en juin pour le sommet du Commonwealth, qui verra l’élection d’un nouveau secrétaire général. Il y a de grandes chances qu’il s’agisse d’une femme et d’une Africaine. Nous serons là pour observer.

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