Politique

[Édito] Burkina Faso : qui réconcilier ?

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Mis à jour le 3 avril 2021 à 16:47
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Zéphirin Diabré à la sortie du bureau de vote, le 22 novembre 2020. © OLYMPIA DE MAISMONT/AFP

Les joutes électorales passées, l’ex-opposant Zéphirin Diabré s’est vu confier le ministère de la Réconciliation nationale et de la Cohésion sociale, double thématique prioritaire du quinquennat. Mais entre crises politiques, tensions intercommunautaires et procédures judiciaires, que recouvre vraiment la notion de réconciliation ? L’institutionnaliser ne revient-il pas à noyer le poisson ?

Le 30 mars, les Burkinabè auraient dû célébrer la Journée nationale de pardon, instituée il y a vingt ans par un régime Compaoré ébranlé par les premières contestations qui, quelques années plus tard, auront raison de lui. Et voilà qu’en janvier, le président réélu, Roch Marc Christian Kaboré, nomme le chef de file de l’opposition sortant ministre de la Réconciliation nationale et de la Cohésion sociale – en deuxième position dans l’ordre protocolaire gouvernemental. Les murmures du Faso suintent la suspicion, tant les ralliements d’opposants, ici, ont toujours souffert d’un excès d’incarnation combiné à un manque de contenu ministériel.

À l’inverse du virulent Hermann Yaméogo, bombardé en 1992 ministre d’État sans portefeuille, Zéphirin Diabré se voit confier, lui, une mission explicite. Mais cet opposant réconcilié (il fut du gouvernement Kaboré en 1994, avant d’affronter celui-ci lors des deux dernières présidentielles), qui doit-il réconcilier ?

Ersatz d’union sacrée

Composée de sankaristes d’obédience marxiste, de socio-démocrates fossoyeurs de l’ère Sankara et de néolibéraux, l’équipe du Premier ministre Christophe Dabiré a tout d’un gouvernement d’union nationale. Seul boudeur de poids de cet ersatz d’union sacrée, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), dépossédé du pouvoir en 2014, participe désormais librement aux élections et jouit même d’un confortable statut de chef de file de l’opposition depuis les législatives de novembre dernier.

Quant aux cas individuels qui rêveraient d’absolution et auraient besoin de réconciliation, leur sort relève de procédures judiciaires avec lesquelles un membre de l’exécutif ne saurait interférer. Les regards se tournent instinctivement vers les frères Compaoré : François et le feuilleton de son extradition éventuelle de France pour être entendu au procès Norbert Zongo ; Blaise, inculpé par la Haute Cour de justice, ancien président dont on envisagerait un retour apaisé… Alors qu’il n’a jamais été interdit de territoire burkinabè. Roch Marc Christian Kaboré lui-même ne pouvant amnistier que des condamnés (éventuellement les généraux Gilbert Diendéré et Djibrill Bassolé), la justice à l’œuvre serait-elle un caillou dans la chaussure du vivre-ensemble ?

En consultant des militants au sujet d’un retour des exilés, des blessés de l’insurrection de 2014 ou des victimes du coup d’État de 2015, Zéphirin Diabré renvoie dans les cordes ceux qui préjugent d’un format de réconciliation. En outre, il peut brandir la deuxième partie de l’intitulé de son ministère : la « Cohésion sociale ».

Mais cette dernière, dans un pays réputé pour sa coexistence pacifique interethnique et interreligieuse, ne fera-t-elle pas doublon avec la « Solidarité nationale » et l’« Action humanitaire » du maroquin de Laurence Ilboudo-Marchal ?

Peut-être le ministre Diabré ancrera-t-il moins son programme dans l’action humanitaire que dans la gestion civile de la crise sécuritaire. En effet, l’agression jihadiste et le recours à des « Volontaires pour la défense de la patrie » apparentés aux miliciens d’auto-défense favorisent la diffusion d’armes autant qu’ils exacerbent certaines tensions locales qui somnolent sous les braises. Et, ces dernières années, des affrontements communautaires ont endeuillé des localités comme Arbinda ou Yirgou.

Quel que soit le calibrage de sa mission, il faudra à Zéphirin Diabré plus d’imagination que le trompe-l’œil du lancer de colombes, le clou des journées de Pardon compaoristes…