Politique

[Chronique] Au Burkina, tout le monde est sankariste ! Vraiment ?

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Mis à jour le 17 mars 2021 à 17h23

Par  Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

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Dans les maquis et dans les grains, tout le monde le glorifie. On lui érige des statues. On arbore son effigie romantique, à la Guevara. Mais les Burkinabè sont-ils vraiment prêts à adopter les valeurs et la politique exigeante de Thomas Sankara ?

« Sankariste / En octobre à Dagnoën / Égoïste / Quand le gombo n’est pas loin. » Dans la chanson No more de son dernier album en date, le chanteur burkinabè Bil Aka Kora ironise sur le ballet de pleureuses qu’accueille le cimetière du quartier ouagalais de Wemtenga, lors des commémorations annuelles du 15 octobre 1987, date de l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara. Car lorsque l’argent facile – le « gombo » – est à portée de main, il y a loin de la coupe idéologique aux lèvres citoyennes.

Dans les maquis et les « grains » du Burkina profond, tout le monde semble glorifier Sankara, ce parangon de vertu politique, sa probité avérée et son souffle idéologique, tandis que le Faso du XXIe siècle s’enliserait dans la corruption et le matérialisme aculturé. Comme le visage de Che Guevara immortalisé par Alberto Korda puis « marketé » à toutes les sauces du pop art, celui de « Thom’ Sank’ » apparaît sur bon nombre de tee-shirts, d’autocollants et de porte-à-faux arrières de camions.

Défaut de berger ou défection de troupeau ?

Chantre de la sobriété, le père de la Révolution burkinabè aurait d’autant moins prisé ce culte outrancier de la personnalité que l’effigie romantique semble peu relayée sur le terrain du militantisme politique.

Le parti qui occupe traditionnellement le terrain électoral de cette mouvance idéologique, l’Union pour la renaissance-Parti sankariste (Unir-PS), n’a présenté aucun candidat à l’élection présidentielle de novembre 2020. N’y lire aucun boycott – ni aucun mépris pour l’exercice démocratique dont le messianique Sankara n’avait d’ailleurs pas usé -, mais, bien au contraire, un soutien au chef de l’État sortant. Le réélu Roch Marc Christian Kaboré fut pourtant un pilier de la croisade « rectificatrice » des années 1990 menée par Blaise Compaoré, le « traître » de la Révolution…

Défaut de berger ou défection de troupeau ? À la suite des élections législatives du même mois de novembre 2020, les suffrages recueillis par la même Unir-PS ne lui permettent d’occuper que 5 sièges dans une Assemblée nationale qui en compte 127. Dans la foulée, le plus fameux sankariste contemporain, Me Bénéwendé Sankara, est devenu ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Ville.

Quant au procès de l’assassinat de Thomas Sankara, rendu envisageable par l’insurrection populaire de 2014, il apparaissait toujours lointain, au moment où s’ouvrait, en janvier dernier, soit trente-trois ans après les faits, l’audience de confirmation des charges au tribunal militaire de Ouagadougou.

Vernis romantique

Sous le vernis romantique soigneusement enduit par les aficionados, l’idéal sankariste se serait-il figé dans l’ultime expression de l’iconographie idolâtre : la statue de huit mètres de haut qui trône depuis quelques mois dans la zone même où le martyr fut assassiné ? Pas sûr que l’homologation bourgeoise d’une idéologie anticonformiste aide à raviver la flamme des militants. Pas sûr non plus que les groupies elles-mêmes souhaitent voir revenir les préceptes exigeants et les mesures volontaristes de l’ancien président : les tribunaux populaires, le contrôle des citoyens par des « Comités de défense de la révolution », les opérations « ville blanche » dans une contrée balayée par un harmattan chargé de poussière rougeâtre ou encore le port systématique de la cotonnade traditionnelle Faso dan fani par les agents de l’État.

Si Thom’ Sank’ est encore dans le cœur des Burkinabè, qui sera volontaire pour écrire le « sankarisme 2.0 » ?

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