Politique

Hirak en Algérie : baroud d’honneur ou second souffle ?

Réservé aux abonnés | | Par
Manifestation du Hirak à Alger, le 15 mars 2019.

Manifestation du Hirak à Alger, le 15 mars 2019. © Sadak Souici / Le Pictorium/MAXPPP

Deux après le début de la contestation qui a emporté le régime de Bouteflika, le mouvement semble repartir un peu partout dans le pays. Baroud d’honneur ou véritable second souffle ?

Depuis le 22 février, Alger a renoué avec les manifestations et la contestation du pouvoir, à l’occasion du deuxième anniversaire du Hirak qui a mené à la fin de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika.

De premiers frémissements sont apparus les 30 et 31 janvier à Jijel, à 300 km à l’est d’Alger, avec des manifestations contre le couvre-feu instauré entre 22 heures et 5 heures du matin. Des rassemblements qui n’ont certes pas drainé les grandes foules de 2019, mais qui ont eu un retentissement certain au sein du pouvoir.

D’autant qu’au même moment à Laghouat, ville du Sud qui compte d’importantes installations d’hydrocarbures, des centaines de personnes ont manifesté, cette fois pour dénoncer les mauvaises conditions sociales et économiques, et exiger le départ des responsables locaux. Parmi les slogans scandés par les marcheurs à Laghouat, « klitou lebled ya saraquine » (« Vous avez pillé le pays, bande de voleurs ») est celui qui renvoie le plus aux heures de gloire du Hirak, qui a provoqué la chute du président Bouteflika en avril 2019.

Manifestations contenues

Relayées sur les réseaux sociaux, les images et les vidéos des manifestations de Jijel et de Laghouat ont fait renaître l’espoir d’une reprise du Hirak. Il n’en fallait pas plus pour que sonne l’alerte au sommet de l’État. Le 2 février, les autorités décident d’alléger les mesures sanitaires. Les lieux de plaisance, de détente, de sport et de loisirs, ainsi que les plages sont rouverts au public, alors que l’horaire de fermeture des cafés, restaurants et commerces passe de 19 heures à 21 heures.

Certes, ces aménagements des mesures sanitaires ont pour but d’alléger les contraintes subies par les Algériens, durement éprouvés par le long confinement, le couvre-feu, les restrictions de déplacement ou encore la fermeture des frontières terrestres et aériennes depuis mars 2020. Mais à l’évidence, elles visent surtout à contenir les tensions pour éviter à tout prix que les manifestations de Jijel et Laghouat fassent boule de neige sur l’ensemble du territoire.

Les chaos syrien et libyen, ou la mémoire de la décennie noire, convoqués à satiété par le pouvoir pour justifier le maintien du statu quo, n’ont pas suffi

Deux ans après le début du soulèvement populaire provoqué par l’annonce, le 9 février 2019, de la candidature du président Bouteflika pour un cinquième mandat, des voix s’élèvent pour la reprise des manifestations. Objectif : donner un second souffle à la contestation, suspendue pour cause de pandémie. Mais ce Hirak, qui drainait des millions de manifestants à son lancement, peut-il encore renaître de ses cendres ? La mobilisation n’a-t-elle pas atteint ses limites plus d’un an après l’arrivée au pouvoir de Abdelmadjid Tebboune ? Deux ans après ce fameux 22 février 2019, le bilan d’une révolution qui a forcé l’admiration du monde par son caractère pacifique et joyeux s’impose.

Des acquis considérables

Le premier acquis du Hirak est la démission, au soir du 2 avril, du président Bouteflika, après un mois et demi de manifestations. Une victoire d’autant plus significative qu’elle a été arrachée sans la moindre effusion de sang, malgré la menace de l’instabilité brandie par les autorités et censée dissuader les Algériens de se révolter. Les chaos syrien et libyen, ou la mémoire de la décennie noire, convoqués à satiété par le pouvoir pour justifier le maintien du statu quo, n’ont pas suffi.

Chute de Bouteflika et des hommes avec lesquels il a dirigé le pays vingt ans durant, libération de la parole, reconquête de l’espace public, réappropriation de l’emblème national et des figures historiques de la révolution de 1954, dont l’instrumentalisation a longtemps justifié la confiscation de tous les leviers de pouvoir : les succès du Hirak sont considérables. Autre acquis, non moins significatif : le pays semble en avoir fini avec la présidence à vie, instaurée de facto par Bouteflika avant la fin du deuxième mandat, en 2009.

Et c’est justement la quasi-privatisation du pouvoir par un homme et son clan qui fut l’une des principales causes de l’insurrection populaire. Les procès des membres de la « Issaba » (bande mafieuse) ont permis de révéler l’ampleur de la corruption et de la prédation durant les années Bouteflika.

Bien sûr, une bonne partie de l’opinion publique doute encore de l’indépendance et de l’impartialité de l’appareil judiciaire que l’on désigne volontiers par l’expression « justice du téléphone » – en référence aux interférences supposées du pouvoir dans l’appareil juridique. Les condamnations de deux anciens Premiers ministres, d’une quinzaine d’ex-ministres et des principaux oligarques du système Boutef’, tous favorables à ce fameux cinquième mandat, se veulent des réponses au slogan « klitou lebled ya saraquine ».

Impasse

Bien que révolutionnaires, ces acquis n’ont pas empêché le Hirak de se retrouver dans une impasse. Certes, les manifestations du vendredi ont continué à rassembler des centaines de milliers de marcheurs aux quatre coins du pays, mais la mobilisation a marqué le pas. La répression qui s’est abattue sur les marches dès l’été 2019, l’emprisonnement de manifestants pour avoir brandi l’emblème amazigh, ainsi que l’incarcération de certaines figures du mouvement ont eu l’impact escompté. Les menaces, les discours musclés et les diatribes violentes de l’ancien vice-ministre de la Défense et patron de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, décédé en décembre 2019, ont aussi produit leur effet.

Après la démission forcée de Bouteflika, l’ex-patron de l’armée, devenu le véritable homme fort du pays, a semblé vouloir tracer une ligne jaune, que les manifestants devaient craindre de franchir. Une forme de lassitude et de désenchantement, ou encore la satisfaction d’avoir obtenu le départ de Bouteflika et de sa clique s’installent parmi les manifestants.

L’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la magistrature suprême le 12 décembre 2019 aura été aussi un marqueur dans l’histoire du mouvement. Si le scrutin est largement boycotté par les Algériens, le fait que Gaïd Salah a réussi à en imposer la tenue constitue une victoire indéniable du pouvoir sur la contestation. La rue n’a pas empêché la tenue de ce rendez-vous électoral malgré son rejet massif.

L’engagement du président s’est accompagné d’une réponse musclée aux manifestations

À peine élu, le successeur de Bouteflika s’est d’ailleurs empressé de faire siennes les revendications du Hirak en s’engageant à les satisfaire. Nouvelle Constitution, nouveau gouvernement, État de droit, rééquilibrages des pouvoirs, justice sociale, indépendance de la justice, meilleure représentativité dans les institutions, lutte contre la corruption et fin de la rente pétrolière… Les promesses d’une « Nouvelle Algérie » émergeant sur les ruines de l’ancien système semblaient ambitieuses.

Mais l’engagement du président, en convalescence en Allemagne où il était hospitalisé après avoir contracté le Covid-19, s’est accompagné d’une réponse musclée aux manifestations. Pour le pouvoir, la contestation n’a plus lieu d’être dès lors que les autorités ont satisfait une partie des revendications. Mais la maladie de Tebboune et son absence prolongée, ainsi que les retombées négatives de la pandémie sur le plan économique et social pourraient compromettre le projet du chef de l’État.

Mobilisation en ligne

La pandémie mondiale n’a pas épargné l’Algérie… et a rapidement eu raison du Hirak. Aux appels à la suspension des marches, s’est ajoutée l’interdiction formelle de toute forme de manifestation pour tenter d’endiguer la propagation du virus. Au printemps 2020, le Hirak s’est alors mis en veilleuse. Mais la mobilisation, notamment pour la libération des détenus d’opinion, s’est déplacée sur les réseaux sociaux, devenus des lieux de libre expression aux allures de contre-pouvoir. La pandémie aura été ainsi une bénédiction pour les autorités, qui n’en attendait pas tant…

Quid de l’avenir du Hirak, alors que la pandémie menace de perdurer encore quelques mois ? Signe que la mobilisation reste forte, les marches ont repris à l’occasion du deuxième anniversaire du Hirak, de Kherrata à Alger. En février 2019, personne n’était en mesure de prédire le raz-de-marée populaire qui allait balayer un régime pourtant solidement installé. Un constat toujours valable tant l’esprit du mouvement, ses aspirations et ses revendications semblent toujours vivaces. Mais il devra, pour renaître, se réinventer en adoptant de nouvelles formes de contestation et de représentativité.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3101_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer