Économie

Dette : pourquoi le « cas » de l’Éthiopie devrait inquiéter davantage les pays africains

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Mis à jour le 25 février 2021 à 14:58

Quartier d’affaires d’Addis-Abeba, en décembre 2020. © Downtown business district of in Addis Ababa, Ethiopia on Dec. 1, 2020. Ethnic Tigray people all over the Ethiopia report an increase in discrimination and abuse from the authorities. (Mulugeta Ayene/The New York Times) *** Local Caption *** ETHIOPIA TIGRAY TIGRAY PEOPLE’S LIBERATION FRONT TIGRAYANS ABIY AHMED ADDIS ABABA DISCRIMINATION © MULUGETA AYENE/NYT/REDUX/REA

Condition préalable à la renégociation des dettes africaines pour le G20, l’implication du secteur privé dans le processus demeure incertaine selon les agences de notation. L’Éthiopie servira de cas d’école.

Il y a la crainte de tensions politiques liées aux élections législatives de juin 2021, les disputes frontalières avec le voisin soudanais, notamment sur le barrage de la Renaissance, ou encore le risque de résurgence du conflit au Tigré.

Mais c’est bien la décision d’Addis-Abeba, annoncée le 29 janvier, de recourir au Cadre commun dessiné par le G20 pour négocier sa dette qui a poussé S&P Global à dégrader la note de l’Éthiopie, passée de B à B- le 12 février.

Pour l’occasion, l’agence américaine est même sortie de son calendrier préétabli – selon lequel elle ne devait pas se pencher sur le cas de l’Éthiopie avant le 26 mars. Or, l’activité de notation souveraine est très encadrée, et les agences ne peuvent déroger à leur programme que dans des « circonstances limitées ».

Les États contraints de trouver ou de chercher un accord avec le privé ?

Et S&P Global pourrait ne pas s’arrêter là : l’agence a placé la nouvelle note du pays sous surveillance, et prévient que celle-ci passera à SD (défaut sélectif) si la dette commerciale du pays est renégociée ou si le pays semble ne pas vouloir ou ne pas être en capacité d’honorer ses prochaines échéances privées. Autant dire que le rendez-vous du 11 juin sur l’unique eurobond éthiopien (dont l’échéance est prévue pour 2024) sera scruté avec attention par les analystes.

Pourtant, et malgré l’âpre négociation menée en novembre 2020 par le G20 pour que le cadre commun de renégociation inclue une offre « au moins aussi favorable » des créanciers privés que ce qui sera proposé par les créanciers publics, les agences de notation doutent encore de la réelle implication du secteur privé dans le processus.

En cause, les termes employés par le texte, selon lequel les parties prenantes sont « tenues de rechercher » un tel accord avec leurs prêteurs privés. « La question de savoir si elles seront obligées d’y arriver n’est pas claire », estime S&P.

Report d’échéance ou baisse des taux : un défaut caractérisé

Même doute chez Moody’s, qui n’a ni dégradé ni même placé sous surveillance la note d’Addis-Abeba (B2, avec perspective négative) dans la foulée de ses déclarations de fin janvier.

Les trois agences sont d’accord sur un point : en cas d’implication du privé, la note souveraine sera dégradée

Selon le communiqué publié le 8 février par l’agence, même si le changement sémantique depuis le lancement du moratoire sur la dette par le G20 (auquel les prêteurs privés ont été vainement « appelés » à participer) laisse a priori présager un « risque de perte accru » pour les créanciers du secteur privé, il semble « peu probable » que la donne ait en réalité changé de manière significative, le privé allant logiquement camper sur ses positions.

« Le Club de Paris indique que l’exigence de traitement comparable par d’autres créanciers peut être levée dans certaines circonstances, notamment lorsque la dette ne représente qu’une faible proportion de la charge de la dette du pays. Or, dans le cas de l’Éthiopie, c’est le reprofilage de la dette bilatérale officielle qui aura le plus d’impact sur la viabilité globale de la dette », assure Fitch, qui a cependant fait passer la note de l’Éthiopie de B à CCC le 9 février, considérant qu’il y a un risque réel pour les prêteurs privés.

On a une dette, on doit la rembourser dans les termes et les délais convenus, quelles que soient les circonstances

Les trois agences sont d’accord sur un point : en cas d’implication du privé, qu’il s’agisse de repousser les échéances ou de revoir à la baisse les taux d’intérêt, sans parler d’une annulation pure et simple de la créance, elles considèreront cela comme un défaut et la dégradation de la note souveraine suivra forcément. Une mesure « évidente », selon Stanislas Zézé, PDG de l’agence de notation panafricaine Bloomfield.

Un enjeu pour tout le continent

« La règle du jeu, c’est : on a une dette, on doit la rembourser dans les termes et les délais convenus, quelles que soient les circonstances », souligne le dirigeant basé à Abidjan, qui juge que « même sans accord avec le privé, le public finira toujours par signer car, pour lui, l’explication avancée va pouvoir justifier le défaut ».

« Si la composante euro-obligataire de la dette extérieure de l’Éthiopie est faible, et que l’inclure dans les négociations ne fera guère de différence dans la pratique, j’ai le sentiment que certains membres du G20 vont probablement pousser l’Éthiopie à étendre au secteur privé leurs accords en matière d’allégement de la dette », estime Charles Robertson, économiste en chef de Renaissance Capital.

Pour ce dernier, si l’Éthiopie – qui s’est engagée à protéger ses créanciers privés lors de la négociation – tient bon et évite de pénaliser les détenteurs de ses euro-obligations, « les investisseurs de tous les actifs africains seront rassurés, et les coûts d’emprunt pour le continent seront probablement plus bas ». Et l’économiste de citer le cas du Pérou, qui peut emprunter sur cent ans à 3 % en dollars, quand les pays africains ont du mal à atteindre les 5 % pour les obligations de long terme.

Pourquoi seulement l’Éthiopie ?

La question peut se poser alors qu’outre l’Éthiopie deux autres pays ont publiquement sollicité la renégociation de leur dette en vertu du cadre commun du G20 : le Tchad, qui a été le premier à s’exprimer sur la question, dès le 27 janvier, et la Zambie – qui avait lancé un appel au secours dès octobre 2020, – qui s’est engagée le 5 février dans des discussions préliminaires, censées se conclure début mars.

Mais si l’Éthiopie est le point de mire de toutes les attentions, c’est qu’elle seule constitue le véritable test : la Zambie, qui a manqué le 14 octobre le paiement des intérêts de son eurobond, est en défaut de paiement, ce qui se reflète déjà dans sa note (SD pour S&P Global). Aussi, même si l’implication du privé dans la renégociation de sa dette est « très probable », selon Charles Robertson, les conséquences en seront minimes.

Quant au Tchad, pour lequel Charles Robertson estime que les prêteurs privés (comme le trader Glencore) seront « vraisemblablement » impliqués, il ne détient pas d’eurobond, et évolue en conséquence en dehors des radars des agences de notation internationales.