Politique

Maroc : ces Juifs au service du royaume

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Mis à jour le 01 mars 2021 à 11h27
Le roi Mohammed VI du Maroc (à droite) reçoit le conseiller spécial du président américain Jared Kushner (2e à partir de la gauche) et le chef de la sécurité nationale israélienne Meir Ben Shabbat (à gauche) au palais royal de Rabat, au Maroc, le 22 décembre 2020.

Le roi Mohammed VI du Maroc (à droite) reçoit le conseiller spécial du président américain Jared Kushner (2e à partir de la gauche) et le chef de la sécurité nationale israélienne Meir Ben Shabbat (à gauche) au palais royal de Rabat, au Maroc, le 22 décembre 2020. © Balkis Press/Abaca Press

Michael Zaoui, Steve Ohana, Rabbi David Pinto… La tradition des « Juifs de cour » telle que le royaume l’a connue pendant plusieurs siècles a aujourd’hui cédé la place à une internationalisation des intercesseurs.

« Allah ybarek f’ 3mor sidi. » Dans la bouche du conseiller spécial à la sécurité nationale israélienne, Meir Ben Shabbat, la formule consacrée a surpris. L’expression est rituellement prononcée par les notables marocains lors de la fête du Trône, et témoigne de leur loyauté renouvelée au roi. Une prestation d’allégeance, certes symbolique en l’espèce, à laquelle s’est prêté le conseiller du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, lorsqu’il a été reçu par Mohammed VI au palais royal de Rabat, à l’occasion des accords signés entre le Maroc et Israël le 23 décembre. Et qui a rappelé combien la communauté juive d’origine marocaine conserve des liens forts avec la monarchie chérifienne.

Des Mérinides jusqu’à Mohammed VI, les Juifs ont toujours joué un rôle important auprès des sultans marocains. Au point qu’une expression a été consacrée à cette tradition séculaire : « Juif de cour ». Le roi Mohammed V s’était ainsi choisi un ministre juif aux PTT : Léon Benzaquen, qui était aussi son médecin. La tradition s’est perpétuée durant le règne de Hassan II, avec la nomination de Serge Berdugo à la tête du ministère du Tourisme notamment, et le choix d’André Azoulay – ex-­banquier de BNP Paribas – comme un de ses principaux conseillers.

Si, aujourd’hui encore, André Azoulay compte parmi les conseillers du roi Mohammed VI, on ne trouve plus de ministres, de figures de la vie politique ou de grands commis de l’État issus de la communauté juive. « On compte tout au plus 3 000 Juifs marocains qui vivent au royaume. Cela restreint les profils et les possibilités de recrutement, d’autant que les jeunes qui ont grandi au Maroc partent étudier en Europe ou en Amérique du Nord et le plus souvent y poursuivent leur carrière et leur vie », explique Serge Berdugo, ambassadeur itinérant du roi et secrétaire général au Conseil des communautés juives du Maroc (CCJM).

Discrétion

Avec le nouveau règne, la tradition des « Juifs de cour » a changé de visage. « On assiste depuis quelques années à une internationalisation des intercesseurs, avec des personnalités aux parcours très différents et éparpillées aux quatre coins de la planète, sur lesquelles le Palais sait qu’il peut s’appuyer au besoin en toute discrétion, comme on l’a vu dans le processus de la reprise des relations avec Israël ou encore dans la reconnaissance de la marocanité du Sahara par les États-Unis », explique un analyste politique.

Le businessman de 44 ans Yariv Elbaz incarne cette discrétion. L’homme d’affaires – à la tête, entre autres, de deux fleurons de l’industrie céréalière, Forafric et Tria – refuse catégoriquement de répondre aux questions qui portent sur ses liens avec le Palais. Ce qui n’empêche pas le New York Times de l’identifier comme « l’investisseur marocain » grâce auquel l’accord entre les États-Unis et le Maroc concernant le statut du Sahara a été conclu, allant jusqu’à présenter le patron du fonds d’investissement Ycap comme le « go between » entre l’administration américaine et le Palais.

La seule évocation de Yariv Elbaz suscite des réactions surprenantes : « Je préfère ne pas parler de ça », ­s’entend-on systématiquement opposer. L’une de nos sources concède néanmoins : « Yariv Elbaz est une personne brillante, avec un sens des affaires aiguisé et un énorme carnet d’adresses à l’international. S’il a eu l’opportunité, à un moment donné, d’agir pour les intérêts du pays, il l’a probablement fait. » L’hypothèse est d’autant plus crédible que certaines sources lui prêtent une amitié de longue date avec Mohcine Jazouli, ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères.

Issu d’une famille relativement modeste de Bejaâd (comme l’ex-ambassadeur d’Israël à l’ONU Yehuda Lancry), et fasciné par l’itinéraire du milliardaire marocain Jo O’Hanna – dont l’une des entreprises, la Compagnie marocaine des cartons et des papiers (CMCP), employait son père –, Yariv Elbaz est aujourd’hui un homme d’affaires à succès. Au point, chuchotent certains, d’avoir ses entrées au Palais. Des liens qui auraient été noués lors de la tournée en Afrique de l’Ouest en mai 2015 de Mohammed VI. Lors de la visite de Jared Kushner au Maroc en 2019, il était parmi ceux qui ont accompagné le gendre de Donald Trump et son conseiller spirituel, le rabbin David Pinto, lors de leur visite au cimetière juif de Casablanca.

Démonstration d’affection

Il partage aussi ses bureaux parisiens dans le très chic 8e arrondissement avec un proche, Richard Attias. Tous deux originaires du Maroc, ils ont aussi en commun d’être « bien en cour » et dévoués à la monarchie chérifienne. Attias déclarait avec fierté lors d’une émission sur la télévision française il y a quelques années qu’il ne se séparerait jamais de son passeport marocain, par fidélité au royaume. Mais, au-delà de cette démonstration d’affection, l’ex-­patron de Publicis ne manque pas une occasion de mettre le Maroc en avant, notamment à travers l’organisation d’événements, comme la COP22 en 2016 à Marrakech.

Si la plupart des représentants de cette nouvelle génération de Juifs de Sa Majesté préfèrent œuvrer en coulisses, certains ont des fonctions très officielles. Le 12 février, l’homme d’affaires Steve Ohana – neveu du défunt milliardaire marocain Jo O’Hanna, longtemps à la tête, entre autres, de la Société chérifienne de remorquage et d’assistance (SCRA) et associé en affaires à Yariv Elbaz –, a ainsi été nommé par la CGEM (le patronat marocain) à la tête du tout nouveau Conseil d’affaires Maroc-Israël, qui doit œuvrer à développer la coopération entre les entreprises des deux pays.

Ces citoyens se considèrent toujours comme marocains et même des ambassadeurs du Maroc

Autre incarnation de cette élite juive dont le dévouement et la mobilisation pour la Cour marocaine sont publics : les frères Michael et Yoel Zaoui. Longtemps à la tête des fusions-acquisitions respectivement chez Morgan Stanley et Goldman Sachs, ces fils d’une grande lignée de bijoutiers juifs marocains – leur père a été haut fonctionnaire de l’administration marocaine au Pnud, puis à l’Unesco – ont grandi entre le Maroc, l’Italie et la France. Polyglottes et multiculturelles, ces figures des places boursières de Londres et de New York représentent un atout pour le royaume. Ce qui peut en partie expliquer la nomination par le roi Mohammed VI de l’aîné, Michael, à la Commission pour le nouveau modèle de développement.

Sujets marocains

« Michael Zaoui ne prend pas sa nomination à la Commission comme une fonction honorifique. Au contraire, il s’active avec un patriotisme que même certains Marocains vivant au Maroc n’ont pas », raconte Mohamed Tozy, son collègue au sein de la Commission, qui se dit impressionné par la mobilisation du banquier pour les intérêts du royaume. « Il faut dire que, pour les monarques marocains, les citoyens juifs, qu’ils soient en Israël ou ailleurs, restent leurs sujets. Et réciproquement, ces citoyens se considèrent toujours comme marocains et même des ambassadeurs du Maroc », poursuit Tozy.

Vivant depuis leur arrivée dans les années 1960 en marge de la société israélienne, les Israéliens d’origine marocaine sont devenus au fil du temps une des communautés les plus influentes politiquement, du fait de leur nombre et de la montée de la droite. Leur poids à la Knesset et dans le gouvernement reflète cette réalité. Amir Peretz, Orly Levy, Aryé Deri, Miri Regev… Le dernier gouvernement de Benyamin Netanyahou comptait pas moins de dix ministres d’origine marocaine à des postes très stratégiques (Intérieur, Défense, Économie et Industrie, Tourisme…). Dans les couloirs de la Knesset, ce « clan des Marocains » qui discute et blague en darija ne passe pas inaperçu.

Même si leur existence au royaume n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, les Juifs d’Israël originaires du Maroc gardent un attachement très fort à cette terre

« Même si leur existence au royaume n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, les Juifs d’Israël originaires du Maroc gardent un attachement très fort à cette terre, explique Mohamed Tozy. Au point que les deuxième et troisième générations ont une vision mythifiée du vécu de leurs aïeuls, dépourvue des vicissitudes qui ont pu entacher leur existence au royaume. » De nouvelles générations qui ont pu découvrir le pays de leurs aïeuls lors de voyages au royaume dans les années 1990.

« Il y a une tradition de grands rabbins marocains, que ce soit en Europe ou aux États-Unis. Le dogme marocain, qui est viscéralement traditionnel, est très influent dans le monde juif du fait de son orthodoxie, ce qui en fait une référence pour tous les rabbins du monde. Ces rabbins ont beaucoup d’influence sur les différentes communautés juives d’origine marocaine dans le monde entier », observe Serge Berdugo.

« Étant né au Maroc et détenteur d’un passeport marocain, je suis fidèle à mon pays et je prie pour le peuple marocain chaque jour que le bon Dieu fait », déclarait ainsi avec enthousiasme à nos confrères marocains de Medias24 il y a quelques semaines le rabbin David Pinto, oncle du Yoshiyahu Yosef Pinto – rabbin kabbaliste qui jouit d’une grande popularité internationale auprès de célébrités et autres hommes d’affaires, nommé à la tête du tribunal rabbinique du Maroc – et conseiller spirituel de Jared Kushner. Le religieux parle d’ailleurs sans détour de sa mobilisation pour le Maroc : « Lorsque Donald Trump est devenu président, la première chose que j’ai faite a été de dire à Jared, qui est mon élève spirituel depuis des décennies, de ne pas oublier le Maroc. »

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