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Libye : quelle stratégie pour Joe Biden ?

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Joe Biden à Washington, le 22 février 2021.

Joe Biden à Washington, le 22 février 2021. © Evan Vucci/AP/SIPA

Le gouvernement de Tripoli espère voir le nouveau président des États-Unis s’impliquer à nouveau dans le dossier libyen. Il compte en particulier sur l’appui de Washington pour obtenir le retrait des mercenaires russes.

Le gouvernement de Tripoli attend un geste de Joe Biden pour demander le retrait des forces étrangères de Libye. Élu président le 5 février, Mohamed al-Menfi est conscient qu’il doit enclencher ce processus s’il veut légitimer son pouvoir.

Le retrait des mercenaires du groupe russe Wagner et celui des forces turques présentes dans l’ouest du pays sont en effet la condition sine qua non à l’entrée en vigueur pleine et entière du cessez-le-feu. Celui-ci avait été approuvé par le comité militaire dit 5+5, conjoint au gouvernement de Tripoli et au camp du maréchal Haftar. Mais les discussions – dont les dernières, chapeautées par al-Menfi, remontent au 21 février – restent au point mort.

Le départ des forces étrangères devait prendre forme dans la ville de Syrte, noyautée par le groupe Wagner, où une zone démilitarisée abritant le siège des futures institutions était censée voir le jour avant le 23 janvier. Or, alors que l’échéance est dépassée, ni la Russie ni la Turquie n’ont bougé.

Plus urgent, la cité côtière doit accueillir les députés de la Chambre des représentants, lesquels doivent approuver, par un vote, la composition du nouveau gouvernement, qui doit être proposée le 26 février.

Moscou dans le viseur

L’élection de Joe Biden, en novembre 2020, laisse pourtant présager un retour des États-Unis dans le dossier libyen. Washington affiche désormais sa volonté de mettre un terme à la guerre par procuration que mènent en Libye les Turcs, les Russes et les Émiratis.

Les troupes de Wagner poursuivent leur déploiement sur deux bases aériennes libyennes

Moscou, qui avait profité de l’absence des Américains pour occuper le terrain, est plus que jamais dans le viseur. La Maison Blanche souhaite mettre fin à son enracinement en Libye, alors que les troupes de Wagner poursuivent leur déploiement sur les bases aériennes de Barak al-Shati (Sud) et de Jufra (Nord).

Dans les cercles diplomatiques, les discussions ont donc repris. Le 28 janvier, John Sullivan, l’ambassadeur des États-Unis à Moscou, s’est entretenu avec Mikhaïl Bogdanov, le vice-ministre russe des Affaires étrangères.

Le même jour, Richard Mills, l’ambassadeur des États-Unis aux Nations unies, a lancé une salve de critiques à l’adresse d’Ankara et de Moscou, exigeant l’arrêt de leurs interventions militaires ainsi que le retrait de leurs mercenaires. Selon les estimations des Nations unies, ils seraient 20 000 au total, les uns combattant aux côtés du Gouvernement d’union nationale (GNA) de Tripoli, les autres, auprès des forces de Khalifa Haftar.

Cette attaque de Richard Mills n’était toutefois qu’un écho du Libya Stabilization Act, que Ted Deutch, un élu démocrate partisan du gouvernement de Tripoli, avait présenté en octobre 2019 à la Chambre des représentants des États-Unis. Ce projet de loi prévoit d’infliger des sanctions aux contractants militaires, mercenaires ou paramilitaires présents en Libye. Il vise donc directement le groupe Wagner et les soldats turcs.

Domination ottomane

Ces maigres tentatives de Washington ne sont pas vraiment suivies d’effet. Recep Tayyip Erdogan, le chef de l’État turc, a déclaré le 9 février qu’il ne retirerait pas ses troupes avant que les autres forces étrangères ne le fassent.

Pour des raisons économiques et idéologiques, Ankara s’était allié à la fin de 2019 au GNA, à qui il avait envoyé des renforts. Objectif : se repositionner dans les anciennes zones de domination ottomane, en jouant sur les relations qui lient les Frères musulmans des deux pays.

Sarraj, Bachagha, Namroush… Les Frères musulmans se sont dotés de puissants relais à Tripoli

Au cours de son existence, le GNA s’était déjà largement appuyé sur les réseaux de la confrérie. De l’ancien Premier ministre Fayez al-Sarraj à son ministre de l’Intérieur Fathi Bachagha, en passant par son ministre de la Défense Salaheddine Namroush, les Frères musulmans se sont dotés de puissants relais à Tripoli.

La confrérie garde des atouts dans sa manche. Elle s’efforce aujourd’hui de peser sur la formation du futur gouvernement auprès d’un homme qui lui est proche : le nouveau Premier ministre, Abdulhamid al-Dabaib.

Les Frères voient plutôt l’élection de Joe Biden d’un bon œil. Ils tablent sur un retour de l’ex-administration Obama, qui fut plus conciliante avec eux que celle de Donald Trump, laquelle envisageait de classer la confrérie parmi les organisations terroristes.

Retour à l’interventionnisme ?

Parmi les signaux qui laissent entrevoir un retour des États-Unis sur la scène internationale figure la nomination d’Antony Blinken au poste de secrétaire d’État. Ancien conseiller adjoint au Conseil de sécurité nationale et secrétaire d’État adjoint sous Obama, Blinken est réputé pour ses positions interventionnistes : il avait soutenu l’intervention de 2003 en Irak et celle de 2011 en Libye.

Biden agira certainement en Libye, même si sa priorité sera la politique intérieure

« Joe Biden avait plusieurs fois émis des doutes sur l’intervention de l’Otan en Libye, qu’il considérait être une erreur. Or, connaissant les enjeux dans le bassin méditerranéen, Biden agira certainement, même s’il se concentrera d’abord sur la politique intérieure », nuance l’historienne Federica Saini Fasanotti, affiliée au Centre pour la sécurité, la stratégie et la technologie de la Brookings Institution.

La Libyenne Tahani Elmogrbi, experte à Culmen International, partage cet avis : « Il est trop tôt pour savoir quelle sera la nouvelle stratégie diplomatique de Biden. Mais sa priorité reste de remettre de l’ordre aux États-Unis et de gérer les problèmes intérieurs. »

Parmi les nombreux dossiers en suspens, la nomination d’un nouvel envoyé spécial des États-Unis en Libye. Ce poste, occupé par Jonathan Winer de 2013 à 2016, avait été laissé vacant sous la présidence Trump. « Une telle nomination aurait une portée symbolique, explique Tahani Elmogrbi. Pendant quatre ans, le département d’État s’est contenté de soutenir tout ce que faisait l’UNSMIL [la mission des Nations unies en Libye] ».

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