Pétrole & Gaz

Il y a cinquante ans, la nationalisation du pétrole algérien

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 24 février 2021 à 10h43
L’ancien ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika discutant avec le ministre français de l’Industrie et du développement scientifique et négociateur François-Xavier Ortoli lors de sa visite en France, le 20 janvier 1971.

L’ancien ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika discutant avec le ministre français de l'Industrie et du développement scientifique et négociateur François-Xavier Ortoli lors de sa visite en France, le 20 janvier 1971. © AFP

Le 24 février 1971, Alger tirait un trait particulièrement symbolique sur la période coloniale en nationalisant l’exploitation de son pétrole, jusque-là majoritairement contrôlée par des sociétés françaises.

« Nous avons décidé souverainement de nationaliser les hydrocarbures ». C’est par cette formule directe que le président algérien Houari Boumediène annonçait le 24 février 1971, il y a cinquante ans aujourd’hui, la décision de reprendre la main sur la production de gaz et de pétrole, l’une des principales sources de revenus de l’Algérie indépendante dont une bonne part était encore sous contrôle français.

Lors de son discours prononcé au siège de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), dont on fêtait ce jour-là le quinzième anniversaire, le président ajoutait qu’il s’agissait « de porter la révolution dans le secteur du pétrole et de concrétiser les options fondamentales [du] pays en ce domaine ». « Il serait plus équitable, pour les investissements dans la recherche pétrolière, poursuivait-il, que les profits réalisés dans notre pays soient au moins dépensés sur place ! »

Secteur stratégique

Le président de la jeune république fraîchement émancipée n’en faisait pas mystère : en donnant ainsi leur congé à Elf (Erap à l’époque) et Total, il parachevait la lutte contre la tutelle coloniale et pour la souveraineté pleine et entière de son pays. La décision n’était d’ailleurs qu’une conclusion : en 1968 déjà, les sociétés américaines avaient été contraintes de céder le contrôle à Alger. Le bras de fer avec les compagnies françaises était naturellement plus symbolique et plus complexe, il avait donc duré un peu plus longtemps.

Le processus de prise de contrôle par l’État algérien des principaux secteurs économiques – en particulier les industries extractives – avait en vérité débuté peu de temps après l’indépendance de 1962, au terme de laquelle était reconnue la souveraineté du pays sur le Sahara et ses ressources naturelles. En 1966, les autorités avaient ainsi nationalisé les mines, le fer, le phosphate, le plomb, le zinc et le marbre. En 1967, ce fut le tour des grandes compagnies étrangères présentes dans le secteur des services : banques, assurances, transports…

Alors que Total et Elf contrôlaient à elles deux 67,5 % du périmètre d’exploitation du gaz et du pétrole dans le pays, Alger n’en détenait que 4,5 %

Le cas des hydrocarbures restait à régler. Si le prix du baril était encore bas à l’époque et la production abondante, le secteur était déjà stratégique et les sociétés étrangères avaient fait en sorte, en 1962 puis lors de la signature des accords d’Alger, le 29 juillet 1965, de consolider leur mainmise : alors que Total et Elf contrôlaient à elles deux 67,5 % du périmètre d’exploitation du gaz et du pétrole dans le pays, Alger, à travers sa compagnie nationale Sonatrach, créée en 1963, n’en détenait que 4,5 %.

Hommes-clés

La guerre des Six-Jours, en 1967, fournit en quelque sorte un premier prétexte : en réaction au soutien américain à Israël, l’Algérie décidait de nationaliser les activités de Mobil et Esso dans le pays, attribuait à la Sonatrach le monopole de la commercialisation des produits pétroliers et, en octobre de la même année, négociait avec Getty Oil la cession de 51 % de son capital à l’État.

Restait à s’attaquer au plus gros morceau : les compagnies françaises. À l’époque, l’Algérie représentait 20 % de la production pétrolière de Total, 79 % de celle d’Elf-Erap. Difficile de s’attaquer frontalement à un tel adversaire. Aussi, en 1969, le président Boumediène fit-il un premier pas en demandant à la France d’ouvrir des négociations sur la part des revenus pétroliers reversés au Trésor public de son pays.

Les grandes manœuvres allaient pouvoir commencer, menées par quelques hommes-clés : Boumediène, bien sûr, mais aussi son ministre de l’Industrie Belaïd Abdesselam, le patron de la Sonatrach Sid-Ahmed Ghozali et le jeune ministre des Affaires étrangères et futur président Abdelaziz Bouteflika… du moins dans une certaine mesure, comme le raconte dans son livre Bouteflika, histoire secrète* notre journaliste Farid Alilat.

Coup de force

Les discussions s’engagent sur un principe simple : les compagnies américaines ont accepté de relever le prix du baril de brut extrait du Sahara algérien de 2,08 à 2,63 dollars, de s’acquitter d’un impôt égal à 55 % de leur chiffre d’affaires et de maintenir 75 % des recettes engrangées en Algérie. Boumediène demande aux Français de s’aligner sur ces conditions. À Paris, ces exigences sont accueillies avec condescendance. 55 cents de plus pour le baril ? On en propose généreusement 4. Les négociations s’enlisent, les mois passent.

Le président de la République algérienne Houari Boumédiène s’adresse aux militants de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), à Alger, le 1er mai 1966.

Le président de la République algérienne Houari Boumédiène s’adresse aux militants de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), à Alger, le 1er mai 1966. © Archives JA

C’est comme s’ils nous disaient : “Donnez-nous vos richesses, nous vous aiderons à vous endetter”

En juin 1970, les discussions ont été suspendues, faute de progrès, lorsque Pierre Guillaumat, le PDG d’Erap, atterrit à Alger. Entre le président Boumediène et ce fils d’officier nostalgique de l’Algérie française, le dialogue est froid et tendu. Guillaumat propose que Paris aide Alger à financer son plan quadriennal et ouvre plus largement ses portes à l’immigration en échange d’une évolution raisonnable du régime fiscal imposé à son entreprise. Le président écourte l’entrevue, puis en livre un compte-rendu ironique devant ses ministres et le Conseil de la révolution : « C’est comme s’ils nous disaient : “Donnez-nous vos richesses, nous vous aiderons à vous endetter”. »

Dès lors, l’ancienne colonie a compris qu’elle allait devoir hausser le ton. En juillet, le prix du baril est relevé unilatéralement à 2,85 dollars et le régime fiscal modifié. Les Français crient au coup de force et Georges Pompidou, élu président après le départ de Charles de Gaulle, tente à nouveau de proposer des négociations élargies.

Houari Boumediène charge alors un duo composé de Sid-Ahmed Ghozali et d’Abdelaziz Bouteflika de mener les négociations avec Paris. Mais de nouveau, les discussions s’enlisent. La France lâche du lest sur les quantités d’hydrocarbures dont la propriété reviendra à l’État algérien, mais se montre inflexible sur la principale revendication : céder la majorité du capital des sociétés exploitant le pétrole et le gaz.

Je suis prêt à nationaliser si les Français ne cèdent pas

En décembre, Boumediène durcit à nouveau le ton et prévient : « Je suis prêt à nationaliser si les Français ne cèdent pas. » Il fixe une date limite à la conclusion d’un accord : le 31 décembre. Depuis Paris, Abdelaziz Bouteflika tente de le convaincre : il assure qu’il va provoquer une crise inutile et que les Français sont prêts à céder 60 % du pétrole. Alger reste inflexible : ce sera le contrôle du capital ou rien.

En janvier 1971, c’est Belaïd Abdesselam qui appelle les négociateurs. « Qu’est-ce que vous faites encore là-bas ?, demande-t-il à Ghozali. Dites à Bouteflika que le président vous donne l’ordre de rentrer à Alger. »

Leurre 

En fait, explique Farid Alilat dans son livre, ces négociations n’étaient qu’un leurre. Un plan, « un document de 50 pages qui détaille étape par étape la stratégie de prise de contrôle des hydrocarbures » a été élaboré dès 1969 et seules trois personnes en ont connaissance : Boumediène, Ghozali et Abdesselam, qui en est l’auteur. Bouteflika n’est pas, n’a jamais été dans la confidence, et pour cause : si le président et son jeune ministre ont été proches dans les années 1950, leur compagnonnage n’a pas résisté au temps. Bouteflika est jugé trop proche des Français, trop admiratif de De Gaulle, on se souvient qu’il a traîné les pieds avant de rejoindre, en 1956, la lutte pour l’indépendance.

Le diplomate est donc utilisé comme une diversion tandis qu’en coulisses, on s’active. Un espion, Rachid Tabti, dit « Tony », renseigne la présidence algérienne sur tout ce qui se dit au sein du groupe Elf-Erap tandis que les échanges entre Bouteflika, Ghozali et les négociateurs français font l’objet de compte-rendus détaillés. Boumediène, encouragé par Abdesselam qui déteste Bouteflika, est persuadé que ce dernier a donné sa parole aux Français que la nationalisation n’aurait jamais lieu.

Fin 1970, alors que les diplomates s’épuisent encore à Paris, Alger a déjà fait appel à l’allié soviétique, qui accepte volontiers de lui envoyer des équipes de spécialistes capables d’assurer l’intérim en cas de départ précipité des techniciens et ingénieurs français qui exploitent les champs pétroliers.

Le 24 février 1971, Abdelaziz Bouteflika apprend donc la nouvelle de la nationalisation comme tous ses compatriotes. À aucun moment il n’a été mis dans la confidence. Ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas, une fois président, de se présenter comme l’un des principaux artisans d’une décision historique qui, un demi-siècle plus tard, reste l’une des grandes manifestations de souveraineté de l’Algérie indépendante. Et inspira, quelques mois plus tard, la Libye et l’Irak.

*Bouteflika, histoire secrète, de Farid Alilat, éd. Du Rocher, 2020.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA309_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte