Transport aérien

En état d’alerte, Air Algérie joue sa survie

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Mis à jour le 25 février 2021 à 10h07
Des avions d’Air Algérie sur le tarmac de ‘aéroport Houari-Boumédiene, le 6 décembre 2020

Des avions d'Air Algérie sur le tarmac de 'aéroport Houari-Boumédiene, le 6 décembre 2020 © Fateh Guidoum/AP/SIPA

En grande difficulté financière, aggravée par la crise du covid-19, Air Algérie doit concéder plus d’efforts pour supporter le choc.

Terrassée par la crise sanitaire, comme l’ensemble du secteur aérien, Air Algérie traverse une zone de turbulence d’une ampleur inégalée. La compagnie publique algérienne accuse un recul de 37 % de son bénéfice net pour 2020. Le manque à gagner pour le transporteur public algérien s’élève à plus de 40 milliards de dinars, soit environ 250 millions d’euros.

« C’est une chute drastique de nos revenus. Nous n’avons jamais connu une telle baisse en quelques mois », déplore Amine Andaloussi, porte-parole d’Air Algérie.

Avec la fermeture des frontières du pays, ordonnée en mars 2020, l’activité est toujours au point mort. Clouée au tarmac de l’aéroport Houari Boumediene, à Alger, la flotte d’Air Algérie, composée de 56 appareils, a très peu servi. L’entreprise publique a transporté 1,5 million de passagers en 2020, contre 17 millions en 2019, selon la direction. Depuis mars, seules les opérations de rapatriement, essentiellement vers la France, l’Espagne, l’Égypte et le Canada, ont maintenu le personnel navigant occupé.

Une reprise domestique poussive

« Nous avons également desservi des destinations où nous n’étions pas présents auparavant comme l’Inde, la Malaisie et les États-Unis », précise Amine Andaloussi. Au total, près de 40 000 personnes ont pu être rapatriées en un an. Encore plusieurs milliers espèrent un retour en Algérie.

Mais pour la compagnie aérienne, ces opérations de rapatriement se sont soldées par une perte de revenus. « Elles ont plus un caractère solidaire et humain que rentable. Nous avons revalidé des billets expirés et beaucoup de rapatriés sont montés gratuitement à bord, sans payer de billet », indique le responsable de la communication.

Et ce n’est pas la reprise des vols domestiques, un segment largement subventionné par l’État, seul actionnaire de la compagnie, qui va permettre de renflouer les caisses. Après neuf mois d’interruption, la totalité des liaisons vers le sud du pays et la moitié vers le Nord sont à nouveau assurées depuis le 6 décembre.

Mais la réouverture des lignes intérieures attire peu de voyageurs. « Le taux de remplissage des avions est en baisse par rapport à la normale. Il est inférieur à 50 %. On peut parler d’une reprise timide du trafic domestique », confesse Amine Andaloussi.

Chasse aux coûts

La compagnie aérienne ne peut pas non plus compter sur sa filiale cargo, malgré un regain d’activité sous l’effet de la pandémie, pour éviter l’asphyxie financière. Face à une demande en hausse, notamment en matériel médical, Air Algérie a converti quatre de ses avions en cargo, doublant ainsi ses capacités de fret aérien et assurant deux vols d’exportation et d’importation de marchandises par semaine. Mais la filiale cargo, qui compte seulement pour 2,43 % du chiffre d’affaires de l’entreprise, reste une maigre source de revenus.

À marche forcée, Air Algérie a donc été contrainte de réduire ses dépenses. Gel des investissements, report du lancement d’une liaison Alger-Douala, suppression des primes et avantages pour les salariés, qui ont également été sommés d’apurer leurs congés non consommés etc.

Des économies nécessaires d’autant plus que la compagnie aérienne doit continuer à assumer des charges incompressibles, telles que la maintenance des avions, la location des sièges, ainsi que les charges des fournisseurs et prestataires. « Un avion au sol coûte plus cher qu’un avion qui vole, même incomplet », assure Amine Andaloussi.

Vers une deuxième année blanche

Ces efforts budgétaires ne suffiront pas à préserver une société en proie à de graves problèmes de trésorerie et de gestion depuis longtemps. Lors de sa prise de fonction, en 2017, l’ancien directeur général Bakhouche Allèche, remplacé en janvier dernier par son ex-conseiller Amine Debaghine Mesraoua (voir encadré), reconnaissait que le pavillon national se trouvait déjà dans une « situation délicate marquée par des résultats opérationnels négatifs, un lourd endettement, une sérieuse dégradation de la trésorerie et de la capacité à investir ».

Sans perspective de réouverture des frontières, Air Algérie, qui revendique 58 % de parts du marché des liaisons vers la France, sa principale source de gains, se dirige vers une deuxième année blanche. Et place Audin, siège de l’entreprise, on s’attend à une reprise lente et incertaine du trafic aérien à l’échelle mondiale.

Selon les estimations de l’Association internationale du transport aérien (AITA), les volumes de trafic sur le continent ne reviendront pas à la normale avant, au mieux, 2023. « Nous faisons face à un manque de visibilité car la situation sanitaire évolue constamment et tout dépend des capacités de vaccination. Mais il va être difficile de résister à une nouvelle année de sous-activité », lâche Amine Andaloussi.

Pas de plan social… Jusqu’à quand ?

De quoi compromettre l’avenir d’Air Algérie ? Il est peu vraisemblable que le gouvernement algérien ne vole pas au secours du pavillon national. Mais à l’heure de la fonte de la rente pétrolière et de la réduction de moitié du budget de fonctionnement de l’État, la compagnie publique aérienne sera bientôt confrontée à des arbitrages douloureux.

À commencer par la fermeture de ses 40 agences commerciales à l’étranger. Un plan est à l’étude pour déterminer lesquelles devront mettre la clef sous la porte dès cette année. En octobre 2020, Lazhar Hani, l’ex-ministre des Transports, expliquait que ces agences « engagent des coûts considérables qui ne sont pas vraiment nécessaires au vu des progrès technologiques et d’internet » et posait le scénario d’un maintien futur des représentations de la compagnie « au niveau des aéroports seulement ».

Jusqu’ici, Air Algérie s’est gardé de mettre en œuvre un plan social, à la différence de nombreuses de ses concurrentes. Un choix qui va être difficile à assumer avec le prolongement de la crise sanitaire et l’absence de recettes. D’autant que la compagnie, qui emploie 9 600 travailleurs, catering et cargo compris, est pointée du doigt depuis longtemps pour son nombre excessif de salariés.

En 2019, Bakhouche Allèche avait lui-même reconnu que la société souffrait d’un sureffectif, évoquant un « héritage propre à la compagnie mais également et surtout du mode de gestion sociale de l’ensemble du secteur public économique en vigueur depuis des lustres ». La question, éminemment politique, ne peut être tranchée par la direction seule. Mais, au ministère des Transports, on préfère botter en touche. Jusqu’à quand ?

Amine Debaghine Mesroua, PDG par interim

Ancien représentant de l’Algérie et du Maghreb auprès du conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), Amine Debaghine Mesroua a pris les commandes d’Air Algérie en janvier, suite à l’éviction de l’ancien directeur général Bakhouche Allèche lors d’un mouvement de restructuration du secteur.

  C’est à cet ingénieur en travaux publics, diplômé de l’ENIATP Oran, qu’incombe la lourde tâche de piloter la compagnie aérienne détenue par l’Etat algérien, laminée par une situation financière désastreuse, creusée par la crise sanitaire.

  Sous pression, Amine Debaghine Mesroua a l’avantage de bien connaître la société pour avoir conseillé son prédécesseur au cours des six derniers mois. Il le sait, sa marge de manœuvre est étroite. Ses équipes attendent néanmoins de pouvoir profiter de son réseau international, notamment africain, pour voir le bout du tunnel. Un cadre confie ainsi : « Aujourd’hui, une compagnie seule ne peut rien faire. Former de nouvelles alliances, passer des accords de coopération est notre priorité ».

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