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Éloge des « primitifs » au quai Branly

Les arts et civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques ont désormais droit de cité au cur de Paris. Visite guidée, avant l'ouverture au public le 23 juin.

Une statue dogon anthropomorphe, un costume de femme de la province chinoise de Guizhou, une figurine masculine du Pérou, un support à offrandes de l’archipel des Gambier, en Océanie bienvenue au musée du Quai Branly ! Le 23 juin, le sanctuaire mondial des arts et des civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, dans le 7e arrondissement parisien, ouvre enfin ses portes au public.
Il aura fallu cinq années de travaux et de multiples polémiques pour que ce gigantesque ensemble de quatre édifices sorte de terre, à quelques encablures de la tour Eiffel, au bord de la Seine. Le bâtiment, sorte de paquebot rouge sombre posé sur des pilotis blancs, renferme dans ses cales quelque 300 000 objets, dont 3 500 seulement seront exposés, sur un unique étage de 4 750 m2. Une collection éclectique qui va et vient entre le Mexique du IVe siècle avant Jésus-Christ et l’Inde d’il y a cent ans, les traditions des Bamilékés du Cameroun et celles des Caras d’Amazonie.
À quelques exceptions près, les pièces ont trois points communs : elles viennent de partout sauf du Vieux Continent, elles ne sont pas attribuées à un artiste en particulier et sont issues de civilisations traditionnelles, c’est-à-dire de sociétés anciennes dont la colonisation a changé l’organisation. En clair, la plupart font partie des arts « premiers » ou « primitifs ». Les deux appellations n’ont pas été retenues lors du baptême du musée, évoquant un état d’avant le progrès extrêmement péjoratif. Conformément au dessein de Jacques Chirac, à qui revient la paternité de cet espace inédit, « ruche » pour certains, « cité » pour d’autres.
« Le Louvre ne peut pas rester un grand musée s’il ignore les arts de 70 % de la population mondiale », aurait un jour déclaré le chef de l’État. Le Japon et les arts « premiers » sont deux passions officielles du président. On raconte qu’en 1999, lors d’un voyage au Canada pour un sommet de la Francophonie, Chirac aurait fait un détour pour rencontrer les Inuits. « Il y avait vraiment un manque », estime Stéphane Martin, le président du musée du Quai Branly.
Vraiment ? Le musée de l’Homme, ouvert en 1937, renferme pourtant des trésors « non occidentaux ». Mais le lieu n’est guère attrayant, il traîne la réputation d’être poussiéreux et mal entretenu. Les objets y sont présentés de façon figée, dans une perspective scientifique. Et surtout, lorsque le musée de l’Homme s’appelait encore « musée d’Ethnographie et d’Ethnologie » – avant 1937 -, son orientation était nettement évolutionniste. « Admirez les progrès que nous, Occidentaux, avons réalisés par rapport aux civilisations reculées qui fabriquent ces objets exotiques », souffle-t-on au visiteur du début du XXe siècle, exalté par l’apparition de la fée électricité. Il y a bien le musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, à la porte Dorée, dans l’Est parisien. Mais il fut un temps où son nom était « musée des Colonies ». Le souvenir est fâcheux, il ne s’accorde pas vraiment avec l’hommage que la France souhaite rendre aujourd’hui au génie des peuples colonisés. Le but est de « retourner le globe terrestre, explique Stéphane Martin, d’avoir une autre vision que celle des livres d’histoire ».
Pour montrer une porte dogon comme La Joconde ou La Vénus de Milo, sans idéologie ni visée scientifique, un premier pas est franchi en 2000 avec l’ouverture du pavillon des Sessions du Louvre. Cent vingt uvres des quatre continents sont choisies pour figurer en bonne place dans LE musée par excellence. Mais c’est transitoire. Dès la première année de son mandat, en 1995, Jacques Chirac a annoncé son intention de faire mieux. En 1998, le site du musée du Quai Branly est retenu et, un an plus tard, l’architecte Jean Nouvel. C’est sûr : les arts des civilisations traditionnelles de quatre continents, auxquels la France a trop longtemps refusé jusqu’à l’appellation « arts », seront réunis dans un seul et même lieu. Il accueillera les collections du musée des Arts d’Afrique et d’Océanie et celles du laboratoire du musée de l’Homme, au grand dam de ses chercheurs.
Les ennuis commencent. De quel droit la France dispose-t-elle à sa guise d’uvres, qui, originellement, ne lui appartiennent pas ? Peut-on réduire au statut de « belle pièce à admirer » des objets qui ont une fonction pratique et symbolique précise ? Figer sous une vitrine comme dans le passé des masques, des statues, des vêtements, des coupes à boire le vin de palme, des objets de culte qui sont encore utilisés ?
« Le jugement esthétique n’est pas incompatible avec la notion religieuse ou pratique. Certains objets sont d’autant plus beaux qu’ils sont fonctionnels », tranche Hélène Joubert, responsable des collections africaines au Quai Branly. « Nous souhaitons montrer les objets sur un mode dynamique », explique de son côté Stéphane Martin. Les têtes pensantes du musée ont décidé d’accompagner chaque uvre d’un cartel, une affichette qui donne au visiteur les informations essentielles : date, provenance, utilisation. À côté sont prévues des vidéos ou des photos d’archives montrant les objets dans leur contexte. « Un masque dans une vitrine, ce n’est qu’un petit élément de la réalité. Nous allons essayer de montrer l’objet dans toutes ses dimensions », explique Hélène Joubert.
Les uvres doivent-elles retourner au bercail ? « Je trouve désespérant de dire que le seul emplacement d’un objet breton, c’est la Bretagne, ironise Stéphane Martin. Faut-il restituer Les Noces de Cana à l’Italie ? » Pour le droit français, cela ne fait aucun doute, les collections des musées nationaux étant inaliénables, elles ne peuvent être cédées à qui que ce soit. Reste les conditions d’appropriation des uvres, qui, au temps de la colonisation, n’ont pas toujours été très orthodoxes. S’il s’avère qu’une uvre a été volée, il faudra non seulement une volonté politique, mais aussi une évolution juridique pour qu’elle retourne à son propriétaire. Encore faut-il l’identifier. Autant dire que la partie n’est pas gagnée.
Du sol au plafond de chacun des édifices, tout est censé rendre hommage et réparer les erreurs du passé. Pour Jean Nouvel, architecte des lieux, le musée est « l’asile où sont accueillis les travaux censurés ou méprisés ». « Le bâtiment des collections a été construit pour servir un message fort : ce sont des uvres d’art », explique Isabelle Guillauic, chef de projet. Un temple où les objets sont vénérés. Protégés de la lumière par des jalousies rouge sombre qui couvrent toute la façade, ils sont exposés derrière des parois de verre minimalistes. Le décor est dépouillé, les socles, les escaliers, les projecteurs se voulant aussi discrets que possible. Ce n’est pas toujours le cas : saillants sur la façade qui regarde la Seine, 32 caissons de couleurs vives et de tailles différentes accueillent chacun une uvre. Deux d’entre eux sont des boîtes à musique où le visiteur pourra « vivre un certain nombre d’expériences musicales », explique Stéphane Martin. Le tout a coûté 235 millions d’euros.
« L’architecture cherche à évoquer d’autres espaces, d’autres cultures, d’autres façons de faire », précise Isabelle Guillauic. Tout est fait pour gommer les traces du tumulte de la ville. Depuis le quai Branly proprement dit, le passant peut voir s’avancer, dans le prolongement d’un immeuble haussmannien, un mur entièrement recouvert d’une végétation vert tendre, parsemée de plantes dans des tons rouges. C’est la façade du bâtiment administratif dans lequel, au cours d’une réunion, il est fréquent d’entendre le bruissement de l’arrosage automatique. Pour accéder au musée, le visiteur arrivant par le quai traversera une palissade en verre qui étouffe le bruit des voitures. Celui qui entre par la rue de l’Université passera par des jardins vallonnés, en accès libre et gratuit, comme la terrasse du bâtiment des collections. Percevra-t-il toutes les bonnes intentions qui ont animé les têtes pensantes ? Il est trop tôt pour le dire.

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