Politique

Tunisair : Olfa Hamdi, un petit tour et puis s’en va

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Par et - à Tunis
Mis à jour le 22 février 2021 à 16:17

Olfa Hamdi, ancienne présidente directrice générale de Tunisair. © Concord Project Technologies

À peine six semaines après sa nomination à la tête de Tunisair, Olfa Hamdi a été limogée par le gouvernement. Sa communication jugée outrancière, son combat contre le principal syndicat et ses relations étrangères troubles ont eu raison de la trentenaire.

Une prise de fonction musclée et abondamment suivie par les réseaux sociaux avait marqué la nomination d’Olfa Hamdi à la tête de Tunisair le 4 janvier 2021. Sa mission était claire : redresser, si possible, la compagnie aérienne nationale ou au moins éviter qu’elle ne sombre. Sept semaines plus tard, le 22 février, elle a été limogée à grand bruit.

C’est une Olfa Hamdi arrogante et sans respect de la hiérarchie que décrit le ministre des Transports, Moez Chakchouk, pour justifier son renvoi : « Elle a commis beaucoup d’erreurs. Elle n’a pas respecté le droit de réserve et ne s’est pas soumise aux autorités de tutelle. »

Inexpérience

Sa fougue et sa propension à improviser des discours debout sur une chaise avaient enchanté certains Tunisiens. Et dérouté les autres. À 35 ans, la présidente directrice générale semblait cocher toutes les cases pour incarner la génération montante. Seulement, Olfa Hamdi n’était pas tout à fait la championne de la gestion de crise qu’elle affirmait être. Malgré des études brillantes, l’ingénieure en génie de la construction et gestion de projets, diplômée de l’Université du Texas, et spécialiste de la gestion de projets internationaux n’a pas vraiment percé aux États-Unis où elle s’est installée.

Elle n’a jamais dirigé non plus d’entreprise importante, mais peut compter sur des appuis politiques, principalement de Radhouane Masmoudi, un ancien d’Ennahdha toujours proche de Rached Ghannouchi et fondateur du Centre d’études sur l’islam et la démocratie (CEID), financé par le département d’État américain. Radhouane Masmoudi, qui a largement contribué à la nomination d’Olfa Hamdi, l’avait déjà mise sur orbite lors de la formation du gouvernement de Habib Jemli en janvier 2020. La trentenaire avait alors multiplié les apparitions médiatiques et laissé entendre qu’elle était pressentie aux Affaires étrangères.

Son limogeage était prévisible. Elle a notamment couru le risque de déplaire au ministère du Transport dont elle dépendait, en refusant par exemple d’entamer les négociations pour le rééchelonnement des dettes avec les fournisseurs de la compagnie. La goutte d’eau a été la publication, dimanche, sur sa page Facebook, d’une lettre émanant de Nourredine Taboubi, secrétaire général de la puissante centrale syndicale de l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), pivot essentiel dans les entreprises publiques dont Tunisair.

Liens troubles avec les États-Unis

Le courrier porte sur le versement des cotisations des employés de Tunisair, membres du syndicat. Olfa Hamdi y explique en substance l’avoir refusé au vu de la « situation difficile » de la compagnie et ajoute que Taboubi n’est pas « l’homme de la situation ». Elle y souligne aussi que l’UGTT cherche à couler la compagnie en réclamant cette somme et nie même qu’elle soit due. Le dernier épisode d’une bataille qui atteint son paroxysme le 19 février, lorsque l’UGTT a lancé une grève ouverte et s’est émue, avec d’autres responsables politiques et économiques, des relations privilégiés entre la dirigeante et des représentants de pays étrangers, notamment la Turquie et les États-Unis.

La Tunisie reste la seule démocratie dans le monde arabe et un allié des États-Unis

Le 16 février, Foreign lobby Report, site spécialisé dans l’actualité des groupes de pression soutenant les intérêts de pays étrangers aux États-Unis, révélait qu’Olfa Hamdi avait créé, à l’été 2020, le think tank Center for Strategic Studies on Tunisia, basé à Washington. La petite structure avait été repérée par le député républicain Michael McCaul comme moyen de relayer la voix américaine en Tunisie. Olfa Hamdi servirait donc pour ses opposants de cheval de Troie aux États-Unis.

Une thèse que la jeune femme accréditait elle-même incidemment en expliquant, en début d’année, que « la Tunisie reste la seule démocratie dans le monde arabe et un allié des États-Unis (…) L’initiative [le think tank] est une opportunité majeure pour sécuriser une stabilité et une prospérité durable ». Une attitude et une agitation qui semblent hors-sujet tant la crise de Tunisair est profonde. La TAV Airports, qui exploite les aéroports d’Enfidha et de Monastir qu’Olfa Hamdi a visités mi-février, a opéré une saisie des comptes de Tunisair pour impayés sans que la PDG ne réagisse.

Communication tous azimuts

Autre révélation du Foreign Lobby Report : le Center for Strategic Studies on Tunisia est hébergé dans les locaux du groupe de lobby Cornerstone Government Affairs, qui a pour clients des sociétés énergétiques basées au Texas et le géant marocain du phosphate OCP, deux secteurs très sensibles en Tunisie. Le média s’interroge alors sur les vrais objectifs du think tank : ne seraient-ils pas de favoriser des contrats aux clients de Cornerstone Government Affairs grâce à la haute position d’Olfa Hamdi ? Ces révélations interrogent Selim Kharrat, président de l’ONG Al-Bawsala, qui milite pour la transparence des institutions publiques : « Pourquoi et comment l’a-t-on désignée à ce poste ? », se demande-t-il sur les réseaux sociaux.

 On aurait dû lui laisser au moins 100 jours de grâce pour voir si la mayonnaise prenait

En six semaines de gestion, Olfa Hamdi aura tout de même eu le temps de se faire remarquer pour sa communication tous azimuts sur les réseaux sociaux et sa politique rentre-dedans contre l’UGTT. Dans des vidéos, elle n’hésitait pas à s’en prendre au syndicat qui aurait, selon elle, envoyé des personnes bloquer son bureau.

Fille d’un docteur en statistiques et directeur régional de l’Office national de l’huile, Olf Hamdi a cherché à aller vite. Quitte à s’attribuer des mesures inscrites au programme des équipes techniques avant sa nomination, comme l’amélioration des repas distribués à bord ou la réparation de quatre appareils.

Au siège de la compagnie, davantage habituée à des dirigeants lisses, son arrivée tonitruante ne présageait rien de bon pour certains : « Elle va trop vite, ce n’est pas la Silicon Valley ici ! On est au bord de la faillite. Les employés ne savent pas s’ils seront payés le mois suivant. Et elle joue les cowboys. » A contrario, des hauts-cadres se félicitaient de son approche directe : « Oubliez sa com’. Elle avait créé une task force avec des membres indépendants pour relancer Tunisair. En interne, elle avait secoué le cocotier : une discipline se mettait en place. Les gens arrivaient à l’heure. On aurait dû lui laisser au moins 100 jours de grâce pour voir si la mayonnaise prenait. »

Les deux camps mettaient la frénésie de la dirigeante trentenaire – pour la critiquer dans un cas, l’excuser dans l’autre – sur le compte de son inexpérience à diriger une entreprise publique de quelque 8 000 employés et fleuron de l’industrie nationale. Jusqu’ici, Olfa Hamdi n’avait été, outre-Atlantique, où elle vivait jusqu’à sa nomination, que consultante indépendante et fondatrice d’une société de conseils, Concord Project technologies Inc, dont elle était la seule employée.

Avenir politique

En attendant une réponse des autorités et le nom de son successeur, une réunion de crise doit avoir lieu ce 22 février dans l’après-midi entre le ministre du Transport Moez Chakchouk, le ministre des Finances, Ali Kooli, et des responsables de Tunisair sur le plan de sauvetage de la société déficitaire à hauteur d’un milliard de dinars (331 millions d’euros).

Pour ce qui est de la carrière personnelle d’Olfa Hamdi, certains lui voient déjà un avenir politique et estiment que son passage-éclair à Tunisair a surtout permis de la faire connaître du public. « Comme la candidate à la mairie de Sidi Bou Saïd qui représentait Ennahdha en jeans troués et sans voile, ou comme la maire de Tunis, Souad Abderrahim, Ennahdha mettra sur orbite Olfa Hamdi pour 2024 en jouant sur les leviers du régionalisme, du genre et de la jeunesse très en vogues actuellement », assure un ancien militant du parti à la Colombe.