Politique

Côte d’Ivoire : devenu ministre, KKB « ne regrette rien »

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Mis à jour le 22 février 2021 à 15:23

Kouadio Konan Bertin, alias « KKB », le 23 septembre 2013 à Abidjan. © NABIL ZORKOT pour JA

Seul candidat à avoir affronté Alassane Ouattara dans les urnes lors de la présidentielle, Kouadio Konan Bertin a été nommé ministre de la Réconciliation nationale, le 15 décembre, et prêche depuis la bonne parole. Il devrait bientôt se rendre en Belgique pour rencontrer Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé.

Il y a quelques semaines encore, des drapeaux violets floqués des initiales « KKB » flottaient au sommet des lampadaires et sur certains ronds-points d’Abidjan. Vestiges de la campagne électorale du mois d’octobre, abîmés par la pollution et les intempéries, ils ont aujourd’hui disparu. Kouadio Konan Bertin – dit « KKB » – n’a pas connu le même sort.

Unique candidat face à Alassane Ouattara le 31 octobre, tandis que l’opposition faisait bloc et boycottait le scrutin pour dénoncer un troisième mandat présidentiel qu’elle jugeait anticonstitutionnel, cet ancien cadre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) a été nommé, le 15 décembre, à la tête du nouveau ministère de la Réconciliation nationale. Une consécration pour ce quinquagénaire dont le parcours politique illustre l’irrépressible ambition.

« Je ne le connais pas personnellement, mais il m’a toujours impressionné par son sens de l’État, son engagement pour la paix, pour la réconciliation et je suis sûr qu’il fera un excellent travail dans ce portefeuille qui vient à point nommé », dira de lui le président ivoirien pour expliquer son choix.

Un « homme du peuple »

KKB est désormais omniprésent dans les médias. Il multiplie les rendez-vous – dans les salons dorés de la résidence d’Alpha Blondy, avec les chefs religieux, chez la reine des Baoulés à Sakassou, avec la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) après la nomination de son ancien secrétaire général, Eugène Kouadio Djué, au poste de conseiller… – et les annonces.

« Je suis un homme de terrain, un homme du peuple, martèle-t-il. Ce qui compte en politique, c’est la légitimité et cette légitimité s’acquiert sur le terrain » Avec son équipe, il a investi le 22 janvier le huitième étage de la tour A de la cité administrative du quartier du Plateau à Abidjan, mais il reçoit encore à sa permanence des Deux-plateaux à Cocody, dans une maison blottie au fond d’une impasse.

Le 31 octobre, la Côte d’Ivoire avait à choisir entre le pire et le mal. J’ai fait le choix de la paix et je l’assume

« J’ai tout de suite accepté d’assumer mes nouvelles fonctions. J’ai trouvé la démarche d’Alassane Ouattara emprunte de beaucoup d’humilité et de respect à l’égard de ma modeste personne », explique-t-il, assis derrière son bureau, masque de rigueur sur le visage. Quitte à alimenter un peu plus la machine à soupçons, lui qui a été accusé tout au long de la campagne électorale de servir de faire-valoir à la majorité, voire d’être le « partenaire de combat » d’Alassane Ouattara.

« Le 31 octobre, la Côte d’Ivoire avait à choisir entre le pire et le mal, entre des élections mal organisées ou le chaos. J’ai fait le choix de la paix et je l’assume. Je ne regrette rien, je suis fier de mon acte. Aucun esprit éclairé ne peut me condamner pour cela. Si c’était à refaire demain, je ferai la même chose », assure l’ancien député de Port-Bouët.

« Soldat perdu »

Sa relation avec ses anciens camarades du PDCI, dont il dirigea la section jeunesse entre 2003 et 2013, se serait apaisée depuis l’élection : « Je n’ai aucun problème avec les cadres du parti. Si vous restez longtemps ici, vous les verrez défiler. Le président Bédié m’a dit que ce qui s’était passé entre nous, ce n’était rien d’autre que des divergences de vue, que ce n’était pas une crise profonde. » Les deux hommes se sont rencontrés brièvement fin janvier. Une entrevue organisée « à la demande expresse du président sénégalais Macky Sall », n’avait pas manqué de souligner l’ancien chef de l’État.

En 2013, pour avoir prôné un renouvellement générationnel au sein du PDCI, KKB s’était vu qualifier de « soldat perdu » par Bédié. Le début d’une période orageuse. Deux ans plus tard, le « soldat » partait au combat présidentiel, en indépendant, et récoltait moins de 4 % des suffrages avant de rentrer dans les rangs. Nouvelle rupture l’année dernière alors qu’il espère porter les couleurs du parti à l’élection. Bédié ayant été désigné, KKB se résout à se présenter une nouvelle fois en indépendant et est exclu par le conseil de discipline pour défiance et atteinte à l’unité et aux intérêts du parti. Il ne récoltera que 1,99 % des suffrages exprimés.

J’ai la vision du chef de l’État, mais il me faut quand même avoir celle de Laurent Gbagbo

« Nous n’allons pas remuer le couteau dans la plaie, insiste aujourd’hui Valentin Kouassi, président des jeunes du PDCI et candidat aux législatives de mars à Bongouanou, dans le centre du pays. Le constat est là : il a été nommé ministre de la Réconciliation nationale et sa tâche est immense. »

Rencontre avec Gbagbo et Blé Goudé

Cette semaine, KKB doit aller au Ghana pour rencontrer les exilés. Il prévoit ensuite de se rendre en Belgique pour s’entretenir avec Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Ce voyage est encore au stade de « projet », précise-t-il. « J’ai la vision du chef de l’État [sur la réconciliation], mais il me faut quand même avoir celle de Laurent Gbagbo, qui est un acteur majeur dans la crise. Son souhait, qui est aussi le mien, c’est qu’il regagne son pays. Son retour, que nous souhaitons tous, doit aider à consolider la pays », explique le ministre.

Depuis sa nomination, il est associé au dialogue politique piloté par le Premier ministre, Hamed Bakayoko (en France depuis jeudi pour raisons médicales), un dialogue qui pour l’heure n’a pas abouti à un accord formel entre le pouvoir et l’opposition. Malgré tout, le nouveau ministre de la Réconciliation nationale garde bon espoir que les élections législatives de mars se déroulent dans de bonnes conditions. « Si je m’en tiens aux échanges que nous avons eus jusque-là, j’ai des raisons de penser que tout va bien se passer », avance-t-il, alors que tout le monde garde en mémoire les violences qui ont fait 85 morts et 500 blessés entre août et novembre 2020, selon un bilan officiel.

« Le moment est propice pour se réconcilier », assure KKB, qui constate que « tout le monde est fatigué de la crise ». « J’ai l’impression profonde que le chef de l’État est dans cette disposition d’esprit. C’est une opportunité à saisir. Voyez Assoa Adou [secrétaire général du Front populaire ivoirien, FPI] : il était au Ghana, il est rentré et il exerce aujourd’hui tranquillement des fonctions politiques. Simone Gbagbo était en prison, elle en est sortie et elle continue d’exercer. Bien sûr, certains sont encore en prison. Mais mon souhait est que le président de la République finisse en beauté ce qu’il a si bien commencé. »