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Malika Oufkir en éternel exil

Par - Yasrine Mouaatarif
Mis à jour le 12 juin 2006 à 17:45

Après La Prisonnière, la fille du « général félon » raconte aujourd’hui son difficile apprentissage de la liberté et de la vie.

En 1999, La Prisonnière (éd. Grasset) a été un best-seller traduit dans vingt-sept langues et dont l’édition française s’est vendue à près d’un million d’exemplaires. Sept ans après, Malika Oufkir raconte dans ce deuxième volet sa vie en « liberté supposée ». Elle est L’Étrangère, qui avait quitté le monde des vivants alors qu’elle n’avait pas encore 20 ans, et qui le retrouve brutalement à l’aube de ses 40 ans. Perdue, terrorisée, atterrée devant tous ces changements survenus sans elle, Malika a dû se résigner – tant bien que mal – à réapprendre la vie.
Elle est née le 2 avril 1953. Puis le 26 février 1991. Dans la douleur. Après onze années de bagne, et presque autant d’une réclusion vécue avec sa mère et ses cinq frères et surs dans des conditions inhumaines. Son crime ? Être la fille du général Oufkir, l’auteur d’une tentative de coup d’État contre Hassan II en 1972. Son père a été « suicidé ». Ensuite, à titre de châtiment post mortem, femme et enfants sont condamnés à vivre reclus dans des cellules séparées, enterrés vivants dans un bagne, quelque part dans le Sud marocain.
Une fois libérés, il leur a fallu réinventer leur vie. Malika refait la sienne à Paris. Un autre Paris. Bien loin de celui qu’elle a connu adolescente, alors belle héritière à qui la vie semblait sourire. À moins que ce ne soit elle qui ait changé. Car elle a beaucoup de mal à se reconnaître dans cette adolescente, qui, au début des années 1970, aimait faire des virées chez Castel et Régine, et ne s’habillait que chez Dior et Saint Laurent. Plus de vingt ans après, la même Malika n’ose plus franchir la porte des boutiques de luxe. Ni même celle des supermarchés. La moindre course est pour elle un calvaire, et la moindre balade un supplice. Surtout si elle croise sur son chemin un agent de police. Car de ses années de captivité elle garde une peur phobique de tout ce qui représente l’autorité ou lui rappelle ses geôliers.
« Le regard effaré que je pose sur chacun et chaque chose ne peut être objectif tant que la comparaison se fera avec mon passé. Mais mon passé emplit la majorité de ma vie. Combien de temps encore ce réflexe déformera-t-il ma lucidité et mon indulgence ? En prison, l’espoir d’atteindre le monde libre était obsessionnel. À présent dans le monde, je cherche l’échappatoire… Et l’espoir. » Cet espoir, elle le trouve dans l’amour de ses proches, de son mari (français), de sa nièce, et de l’enfant qu’elle a adopté au Maroc. Au fil des pages, on découvre ainsi celle qu’on imaginait fragile et qui, à 53 ans, se révèle d’une force insoupçonnée. « En écrivant la suite de La Prisonnière, je sais que je m’affranchis du malheur. En quelque sorte, je deviens normale. Tant pis. Tant mieux. Je ne vais pas en rester là. » L’ancienne captive a trouvé refuge dans l’écriture. Et a enfin terrassé un à un ses démons. Ou du moins, elle les a dominés. Ce qu’elle souhaite à présent, c’est écrire un roman. Raconter d’autres destins. Comme lorsque, à travers les murs de sa cellule, elle berçait les siens de récits fantastiques qu’elle inventait – Shéhérazade captive – jour après jour.