Économie

Tunisair : saisie, grève, soupçons d’ingérence turque… La folle journée du pavillon tunisien

Par - à Tunis
Mis à jour le 19 février 2021 à 18:24

Un Boeing 737- 600 de Tunisair

Entre ses 20 millions d’euros d’impayés au turc TAV Airports, qui gère les aéroports d’Enfidha-Hammamet et de Monastir, et la fronde de ses salariés, la nouvelle administration de Tunisair a eu fort à faire ce 19 février.

Tunisair est entrée en zone de fortes turbulences ce 19 février. Durant la matinée, le ministre des transports, Moez Chakchouk, a reçu la présidente de la compagnie aérienne, Olfa Hamdi, et la direction de la TAV tunisie, filiale locale du turc TAV Airports (dont Aéroports de Paris est désormais le premier actionnaire), qui gère les aéroports d’Enfidha-Hammamet et de Monastir, pour un contentieux financier.

La société turque avait annoncé la veille au soir la saisie conservatoire sur le compte de Tunisair de 8 millions d’euros au titre du recouvrement partiel d’une dette totale estimée à 20 millions d’euros, essentiellement pour la location de bureaux de la société à la Gazelle, dans les bâtiments aéroportuaires.

À midi, la puissante centrale syndicale UGTT lançait une grève ouverte au siège de Tunisair, en présence de son secrétaire général Nourredine Taboubi, dont les mots d’ordre étaient la mise en place d’un plan de sauvetage de l’entreprise publique, déficitaire à hauteur d’un milliard de dinars (310 millions d’euros), et le refus d’une quelconque privatisation.

« Beaucoup de bruit pour rien »

Sur le point de piquer du nez, la compagnie a retrouvé un ciel très légèrement plus clément en début d’après-midi, quand le ministère des Transports a assuré avoir trouvé un accord entre la TAV et Tunisair sur, d’une part, le rééchelonnement de la dette de la compagnie aérienne à la société turque et, d’autre part, le paiement par la TAV des cotisations sociales des agents de l’Office de l’aviation civile et des aéroports (OACA), qu’il a mis à disposition de l’exploitant des aéroports.

Les conventions relatives à ces accords seront signées vendredi prochain, selon un communiqué du ministère.

« C’est beaucoup de bruit pour rien, assure Karim Elloumi, président de la Fédération tunisienne des pilotes de ligne. Ce rendez-vous au ministère était prévu de longue date, le rééchelonnent était en discussion depuis longtemps. »

Communication tapageuse

Selon lui, la saisie conservatoire est la procédure normale dans ce genre de négociation pour que le créancier ne se retrouve pas lésé en cas de non accord. « C’est l’UGTT qui a monté en épingle cette affaire qui n’en est pas une », s’emporte un observateur.

Les syndicalistes dénoncent une « ingérence étrangère de la Turquie », car Olfa Hamdi a rencontré l’ambassadeur turc en Tunisie il y a deux semaines. « Hier, elle a aussi rencontré l’ambassadeur américain. C’est normal ces rencontres : Tunisair est un fleuron de l’industrie nationale, ce n’est pas une petite entreprise », soupire le même observateur.

Il n’en reste pas moins que la collusion de tous ces événements et la communication tapageuse de la trentenaire Olfa Hamdi, nommée en début d’année, agacent certains élus.

Situation économique catastrophique

« Exiger la saisie conservatoire était sans doute une mesure extrême de la TAV alors que le dialogue n’était pas rompu. Mais qu’on en soit arrivé là, c’est bien qu’il y a eu un problème de management en amont. La nouvelle équipe n’est peut-être pas entièrement responsable, mais elle doit se justifier, surtout quand elle adopte, par ailleurs, une communication aussi folklorique », détaille le député Marouen Falfel, qui en tant que membre de la commission spéciale « de la réforme administrative, de la bonne gouvernance, de la lutte contre la corruption et du contrôle de gestion des deniers publics » demandera prochainement une audition d’Olfa Hamdi.

La dirigeante, formée aux USA, n’hésite pas à poster des photos et des vidéos d’elle en action, quand ses prédécesseurs préféraient ne jamais apparaître en public.

Tunisair a évité le crash ce vendredi, mais son plan de vol demeure plus que jamais périlleux. La grève continue alors que la situation économique n’a jamais été aussi catastrophique. En 2020, les revenus de la compagnie ont chuté de près de 70 %  pour atteindre 483 millions de dinars (146 millions d’euros).