Politique

De Kabila à Tshisekedi en passant par Katumbi : ce qu’il faut savoir sur Sama Lukonde Kyenge

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Par - à Kinshasa
Mis à jour le 18 février 2021 à 17:20

Sama Lukonde Kyenge a été nommé Premier ministre de la RDC le 15 février 2021. © PRESIDENCE RDC

Chargé de constituer un gouvernement d’« union nationale » qui scellera la rupture entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, le nouveau Premier ministre Sama Lukonde Kyenge est jeune, mais a déjà une longue carrière derrière lui.

• Dernière minute

La nomination de Sama Lukonde Kyenge a été une surprise pour nombre d’observateurs de la vie politique congolaise, même si son profil correspond à plus d’un égard aux critères fixés par Félix Tshisekedi. Son nom n’a en effet vraiment émergé que dans les 48 heures ayant précédé sa nomination. Auparavant, plusieurs hypothèses avaient été évoquées. Les noms de Modeste Bahati Lukwebo et celui de l’opposant Moïse Katumbi avaient notamment été cités avec insistance.

Comme pour Christophe Mboso N’kodia Pwanga, élu à la présidence de l’Assemblée nationale, Sama Lukonde Kyenge doit son arrivée à la primature à la volonté de Félix Tshisekedi de ne pas nommer de potentiels rivaux à des postes clés.

• Cécile Kyenge

Dès sa nomination rendue publique, la rumeur a couru sur les réseaux sociaux que le nouveau Premier ministre congolais était apparenté à Cécile Kyenge, ancienne ministre italienne de l’Intégration (2013-2014). Cette femme politique avait été la première Noire à accéder à une responsabilité gouvernementale en Italie, et avait à l’époque dû faire face à plusieurs reprises aux insultes racistes de l’extrême-droite. Devenue eurodéputée, elle a notamment été cheffe de la mission d’observation de l’Union européenne pour les élections au Burkina Faso, en 2015, et membre observatrice de la délégation du Parlement européen pour la présidentielle de 2016 au Gabon. En 2018, elle avait aussi dirigé la mission d’observation de l’UE au Mali.

Mais si Cécile Kyenge porte le même patronyme que le Premier ministre congolais et qu’elle est originaire, comme lui, de Kasenga, dans le Haut-Katanga, elle n’a aucun lien de parenté avec Sama Lukonde Kyenge.

• Katangais

Originaire, comme Moïse Katumbi, du Haut-Katanga, Sama Lukonde Kyenge a fait la quasi-totalité de sa scolarité dans cette province. Il y a obtenu en 1996 son diplôme d’État en chimie, l’équivalent du baccalauréat, avant de décrocher, quatre en plus tard, son diplôme en technologie informatique en Afrique du Sud. Il est aussi titulaire d’une licence de chimie inorganique.

Son origine a compté dans le choix de Félix Tshisekedi. Après avoir écarté Sylvestre Ilunga Ilunkamba, un Katangais lui aussi, le chef de l’État souhait en effet privilégier une personnalité issue de l’espace du grand Katanga, où une partie des élites politiques, craignant une mise à l’écart de la scène politique, ne cachait pas leur colère.

• Fils de notable

Stéphane Lukonde Kyenge, père de Sama Lukonde Kyenge, fut une personnalité centrale de la scène politique katangaise. Ce notable a longtemps évolué au sein du parti Union des fédéralistes républicains indépendants (Uferi) de Jean Nguza Karl-I-Bond, premier commissaire d’État au Zaïre, l’équivalent du Premier ministre à l’époque du parti unique. Il en a été son ministre du Plan avant d’être nommé à la tête du ministère des Petites et moyennes entreprises.

De retour au Katanga après son passage dans les hautes sphères du pouvoir, Stéphane Lukonde Kyenge est d’abord nommé directeur général de la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC), avant de devenir le directeur général de Gécamines Développement, une filiale de la Générale des carrières et des mines (Gécamines).

Le 29 avril 2001, Stéphane Lukonde Kyenge est assassiné. Sama Lukonde Kyenge – seul garçon au sein d’une fratrie de huit enfants – , qui se trouvait en Afrique du Sud où il travaillait pour Multichoice Africa, une entreprise de distribution numérique, décide alors de revenir au Katanga.

• Jeune, mais pas novice

C’est un autre argument mis en avant par l’entourage du président congolais pour justifier le choix de Sama Lukonde Kyenge. À 43 ans, ce dernier serait, à en croire un conseiller de Tshisekedi, le symbole « du renouvellement de la classe politique ». Mais le Premier ministre congolais a d’ores et déjà un long parcours politique derrière lui.

En 2003, il rejoint un groupe de jeunes activistes qui militent à Lubumbashi et à Likasi. Mais sa carrière politique ne commence réellement qu’en 2006, lorsqu’il est élu député de Likasi à l’âge de 29 ans. Trois ans plus tard, il cofondera l’Avenir du Congo, un parti dont il est aussi le secrétaire général adjoint. En 2014, à l’âge de 37 ans, il intègre le gouvernement de Matata Ponyo comme ministre de la Jeunesse et des Sports, sur décision de Joseph Kabila.

• Frondeur entré en clandestinité

En 2015, il affiche son opposition à une éventuelle candidature à un troisième mandat de Joseph Kabila. Sama Lukonde Kyenge démissionne du gouvernement et rejoint les rangs du G7, sous le leadership de Moïse Katumbi. En 2016, il participe à la création du Rassemblement de l’opposition, autour de l’opposant historique, Étienne Tshisekedi.

Sama Lukonde Kyenge est à cette époque dans le viseur des services de renseignements. Pendant plusieurs semaines, il entrera même en clandestinité. « C’était un moment difficile de ma vie », avoue-t-il aux rares personnes à qui il a raconté cet épisode.

• Dany Banza et Fortunat Biselele

Dans une lettre adressée en janvier 2018 à Moïse Katumbi, Dany Banza, président d’Avenir du Congo, décide de couper les ponts avec le G7. Sama Lukonde Kyenge le suit, et rejoint ainsi le camp de Félix Tshisekedi. Lorsque ce dernier est élu à la présidence, Sama Lukonde Kyenge a pu compter sur le soutien de Dany Banza, très proche du président congolais.

Devenu ambassadeur itinérant de Tshisekedi, Banza, déjà influent, occupe une place de plus en plus centrale dans l’entourage présidentiel. Il avait notamment déjà pesé dans la nomination de Sama Lukonde Kyenge au conseil d’administration de la Gécamines.

Le nouveau Premier ministre sait aussi pouvoir compter sur le soutien de Fortunat Biselele, le puissant conseiller privé de Félix Tshisekedi.

• Gécamines

Après avoir été nommé au conseil d’administration de la Gécamines, au sein de laquelle il a marché sur les traces de son père, Sama Lukonde Kyenge a accédé en juin 2019 au poste de directeur général de la très stratégique entreprise publique, dont le siège se trouve à Lubumbashi. Sa nomination avait été annoncée le même jour que celle d’Albert Yuma, très proche de Joseph Kabila que Félix Tshisekedi avait tenté, sans succès, d’écarter de la direction du géant minier katangais.

Ironie de l’histoire, au début du mandat de Félix Tshisekedi, Joseph Kabila avait tenté d’imposer Albert Yuma à la primature, avant que Sylvestre Ilunga Ilunkamba ne soit finalement désigné au poste auquel Sama Lukonde Kyenge vient de lui succéder.