Politique

Algérie : état de santé, législatives, Hirak… ce que Tebboune a confié à ses visiteurs

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Mis à jour le 19 février 2021 à 10h22
Une vidéo extraite des images diffusées par le « Canal Algérie 2 », le 12 février 2021, montre le président Abdelmadjid Tebboune rencontrant des responsables gouvernementaux à son retour à Alger.

Une vidéo extraite des images diffusées par le « Canal Algérie 2 », le 12 février 2021, montre le président Abdelmadjid Tebboune rencontrant des responsables gouvernementaux à son retour à Alger. © CANAL ALGERIE/AFP

De retour d’Allemagne après une opération au pied, le président algérien a reçu des membres de l’opposition pour expliciter ses priorités et son agenda politique. JA livre le détail des conversations.

Rentré le 12 février après un mois d’hospitalisation en Allemagne, Abdelmadjid Tebboune s’est aussitôt remis au travail. En recevant deux jours de suite – les 13 et 14 février – six responsables de partis d’opposition au siège de la présidence, le chef de l’État affiche sa volonté de reprendre les choses en main et de fixer l’agenda politique pour la deuxième année de son mandat, au moment où les Algériens commémorent le deuxième anniversaire du Hirak, qui a mis un terme à vingt ans de règne de son prédécesseur.

Sa maladie, sa longue convalescence, son état de santé, ses priorités pour les dix prochains mois, les prochains rendez-vous électoraux, son appréciation de l’action de son gouvernement, le Hirak, la gestion de la pandémie de Covid-19… autant de thèmes abordés par Tebboune devant ses visiteurs.

Tebboune revient de loin

Atteint par le Covid-19 en octobre 2020, le président algérien a d’abord été hospitalisé à l’hôpital militaire de Ain Naâdja d’Alger pendant une semaine, avant d’être évacué en urgence le 28 octobre dans une clinique de renom à Cologne, dans un état très préoccupant. « Il était vraiment en danger avant son évacuation en Allemagne », juge l’un des visiteurs du président. Âgé de 75 ans, gros fumeur, le président présente au moment de son transfert des complications nécessitant des soins lourds. Son état de santé donne alors lieu à mille et une rumeurs.

Son hospitalisation ainsi que sa convalescence qui auront duré plusieurs semaines contribuent à alimenter les spéculations sur son aptitude à assumer ses fonctions. Son retour au pays le 28 décembre ne contribue pas pour autant à rassurer les Algériens et à faire taire les rumeurs dans la mesure où, dès le 10 janvier, Tebboune repart en Allemagne pour subir une opération au niveau du pied droit, affecté par une thrombose. Les médecins allemands ont fait des prouesses, admet le président devant ses visiteurs.

Le président n’a pas fumé durant l’entretien, parle sans essoufflement, ne présente pas de séquelles et son moral semble très bon

« Il en a fini avec ses soucis de santé », croit savoir une personne qui s’est longuement entretenu avec lui ces derniers jours. Les conseillers du président affirment qu’aucun rendez-vous en Allemagne n’est prévu dans les prochaines semaines. Signe qu’il est totalement rétabli ?

Un de ses hôtes, qui a subi un test PCR avant l’audience, comme tous ceux qui le rencontrent, livre ses observations : le président n’a pas fumé durant l’entretien, parle sans essoufflement, ne présente pas de séquelles et son moral semble très bon. Le week-end qui a suivi son retour, il enchaînait les rendez-vous pendant des heures avec des dirigeants de l’opposition sans même faire une pause déjeuner. Abdelmadjid Tebboune en a donc fini avec ses soucis de santé ? Ses conseillers en ont la certitude.

Rompre avec le passé

La nouvelle Constitution maintenant promulguée, le locataire du Palais d’El Mouradia compte entamer un nouveau chantier politique : l’organisation d’élections législatives avant le début de l’été. Aucune date précise concernant ce rendez-vous électoral n’a été communiquée aux responsables reçus à la présidence.

Le chef de l’État ne s’est pas montré plus précis sur une éventuelle dissolution des deux chambres du Parlement, qui constituent un lourd héritage du régime Bouteflika. La priorité de l’heure est l’adoption par les parlementaires d’une loi sur le régime électoral comportant deux dispositions qui visent à rompre avec d’anciennes pratiques qui ont entaché la crédibilité des élections et l’image des élus.

La première concerne le contrôle et la traçabilité des financements des campagnes électorales ainsi que l’origine des fonds et le plafonnement des dépenses engagées par les partis et les particuliers. Les nouvelles mesures prévues par cette loi organique visent à mettre un terme à l’achat des voix. La seconde disposition touche à la liste électorale. Jusqu’à présent, celle-ci est confectionné par les états-majors politiques en fonction du degré d’allégeance, des accointances des candidats ou encore de la puissance financière des prétendants à un poste d’élu dans les deux chambres du Parlement et au sein des assemblées locales.

Réforme électorale

Ce système de liste fermée donnait lieu à des marchandages pour figurer en bonne place sur la liste électorale. La nouvelle loi instaure une « liste ouverte » qui offre la possibilité aux électeurs de voter pour sa liste de candidats favoris et leur permet de classer les candidats selon leur ordre de préférence. Fini donc les candidats imposés par le haut.

Deux épisodes survenus sous l’ère Bouteflika ont marqué les esprits et accentué la perte de confiance des Algériens dans le système électoral et l’acte même de voter. Le financement de la campagne électorale pour le cinquième mandat du président Bouteflika en février 2019 a donné lieu à un procès où des ministres et des oligarques ont été lourdement condamnés à des peines de prison ferme. La justice reproche aux hommes proches de l’ancien cercle présidentiel d’avoir illégalement financé cette campagne pour l’équivalent de près de 58 millions d’euros. L’autre épisode n’est pas moins reluisant.

L’homme d’affaires et ancien vice-président de l’Assemblée nationale, Bahedine Tliba, aujourd’hui en prison, a révélé que des candidats à la députation déboursaient jusqu’à 70 millions de dinars (450 000 euros) pour figurer en tête de liste. L’intrusion de l’argent sale en politique au cours des deux dernières décennies a ainsi provoqué la systématisation de l’achat des sièges et des voix. Exit ces pratiques quasi-mafieuses ?

Si la loi électorale venait à être rejetée par les députés, le président pourrait alors dissoudre l’Assemblée

Il faudra d’abord que cette loi soit adoptée par la majorité parlementaire dominée par le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND), les deux partis qui formaient l’alliance présidentielle acquise au président déchu. Si cette loi venait à être rejetée par ces députés, le président pourrait alors dissoudre l’Assemblée et faire passer son projet par ordonnance présidentielle. Toutefois, il y a peu de chances que les parlementaires actuels s’opposent à Tebboune.

« Le président affiche son intention d’en finir avec ces pratiques anciennes, assainir ce champ politique folklorique et faire émerger de nouvelles représentations nationales et locales », s’enthousiasme un responsable qui s’est entretenu récemment avec lui. Il en veut pour preuve le fait que Abdelmadjid Tebboune n’a pas pris une seule fois langue avec les dirigeants du FLN et du RND depuis son accession au pouvoir.

Élections et pandémie

Le deuxième chantier électoral dans l’agenda présidentiel est la tenue d’élections locales après les législatives. Là encore, il s’agit de détricoter l’héritage de Bouteflika et de faire émerger de nouveaux élus et de nouvelles représentations politiques. « Tout ce cycle sera terminé avant la fin de cette année », indique Tebboune à ses hôtes.

Ces deux agendas sur le bureau présidentiel restent tout de même tributaires de deux facteurs susceptibles de contrarier les projets de Tebboune. Le premier est lié à l’évolution de la pandémie qui a provoqué de lourdes conséquences sociales et économiques depuis un an.

« La crise pandémique a été bien géré », se félicite Tebboune qui exclut pour l’heure la réouverture des frontières

Sur ce volet, Abdelmadjid Tebboune confie que l’Algérie s’en tire mieux que ses voisins ou certains pays en Europe avec, à ce jour, 2 945 décès pour plus de 110 000 cas de contaminations. Il explique que les mesures sanitaires – confinement, couvre-feu ou encore fermeture des frontières aériennes et maritimes – se sont révélées judicieuses. « La crise pandémique a été bien géré », se félicite Tebboune qui exclut pour l’heure la réouverture des frontières en raison des risques que feraient peser la circulation des variants.

Certes le gouvernement a pris des mesures pour alléger les contraintes liées à la vie quotidienne des Algériens, mais la persistance de la pandémie risque de provoquer la désertion des bureaux de vote. Le referendum du 1er novembre 2020 sur la nouvelle constitution s’est ainsi soldé par un taux d’abstention stratosphérique.

L’autre facteur tant redouté est le retour des manifestations à l’occasion de la commémoration de la Révolution du 22 Février 2019 bien que les marches et les rassemblements restent interdits en raison de la pandémie. La marche qui a drainé des milliers de personnes dans la ville de Kherrata le 16 février indique que la mobilisation reste forte. La journée du 22 février sera ainsi un test majeur aussi bien pour le pouvoir que pour le Hirak. « Il est normal que des manifestations se tiennent dans certaines villes, affirme Tebboune à ses interlocuteurs. Tout n’est pas encore réglé concernant les revendications du Hirak. »

Remonté contre les lenteurs administratives

En s’engageant à satisfaire toutes les doléances exprimées par ses compatriotes depuis le début de cette révolution, le président entend mettre fin à la contestation. Mais rien n’est gagné.

Aussi les jours et les semaines à venir seront déterminants dans l’agenda présidentiel dans lequel figure un remaniement partiel de l’équipe gouvernementale avant la tenue des législatives. Un nouvel exécutif pourrait aussi voir le jour à l’issue de ce rendez-vous en fonction des résultats du vote et des rapports de force au sein de la nouvelle assemblée.

C’est peu dire que le chef de l’État n’est pas satisfait du travail accompli par certains départements du gouvernement de Abdelaziz Djerrad. S’il se garde de désigner devant ses hôtes des responsables ou des coupables, Tebboune évoque des défaillances, des carences, des manquements ou encore des erreurs de casting. « Il y a des ministres qui se montrent incapables de gérer leur secteur », a-t-il ainsi lâché devant ses hôtes.

En clair, certains ministres devraient plier bagages avant la fin de l’été. Tebboune s’est également montré remonté contre les lenteurs administratives, la résistances contre les changements, les « sabotages économiques » ou encore le système bureaucratique. Bref, il y a du pain sur la planche.

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