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Cet article est issu du dossier «Comment l'Afrique fait sa révolution verte»

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Agroalimentaire

Cacao, huile d’olive, mangues : la certification aide-t-elle vraiment les producteurs africains ? (3/3)

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Mis à jour le 25 mars 2021 à 17h20
Fèves et grains de cacao.

Fèves et grains de cacao. © Yai - Fotolia

La certification des produits agricoles africains bat son plein, portée par la demande des pays développés. Mais ces labels, tous conçus en dehors de l’Afrique, font débat depuis des années. 

Cacao ivoirien certifié « Rainforest Alliance », huile d’olive tunisienne estampillée « agriculture biologique », mangues sénégalaises labellisées « commerce équitable »… La certification des produits agricoles africains bat son plein, portée par la demande des pays développés. Cette agriculture pour l’export est encouragée par les États du continent puisqu’elle est censée générer recettes et emplois. Mais ces labels, tous conçus en dehors de l’Afrique, font débat depuis des années.

Le label biologique permet de nous différencier de la concurrence

Gage de qualité et « d’éthique » pour les consommateurs, leur impact sur les économies et les producteurs africains se révèle mitigé. Certains, comme le spécialiste du cacao au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), François Ruf, dénoncent même une « arnaque ».

Accès à des marchés à fort pouvoir d’achat

Côté pile, la certification présente plusieurs avantages pour les productions africaines. Le principal est l’accès à des marchés à fort pouvoir d’achat (États-Unis, Europe et Asie). « Le label biologique permet de nous différencier de la concurrence, qui procède à des mélanges quand nous assurons une huile mono-origine de qualité supérieure », souligne Abdelaziz Makhloufi, le patron de CHO qui commercialise la marque d’huile d’olive Terra Delyssa et vient d’ajouter à sa gamme une huile « zéro résidu de pesticides », label né en France en 2017 à l’initiative d’un collectif de producteurs.

La certification fait émerger des success-stories sur le continent

Autre bénéfice, les labels contribuent à la structuration des filières locales via la création de coopératives, l’installation d’unités de transformation et la mise en place de circuits d’acheminement. En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial d’or brun, Ecookim, qui produit sous quatre certifications (Fairtrade, Rainforest Alliance, AB, USDA organic), a construit un réseau de 23 coopératives de cacao et d’anacarde. Au Burkina Faso, Coopake, qui a débuté avec la mangue bio et équitable, s’est diversifiée dans la noix de cajou et l’hibiscus, soutenue par le français Ethiquable.

Au Bénin, le Réseau des producteurs d’ananas (RépaB) organise la filière certifiée en partenariat avec la start-up Les Jus Tillou. « Même si elle repose sur une stratégie de niche, la certification fait émerger des success-stories sur le continent », assure Pierre Ricau, analyste de marchés chez Nitidæ.

Résultats décevants sur le plan environnemental

Côté face, les résultats sont décevants sur un point pourtant clé : le volet environnemental. Le cacao ivoirien est le cas le plus emblématique. Les deux principales certifications de fèves, qui ont fusionné en 2018, Rainforest Alliance (lutte contre la déforestation) et UTZ (agriculture durable) peinent à déjouer les stratégies de contournement des acteurs de la filière.

Malgré une réduction de moitié des pertes annuelles de forêts primaires en 2019 d’après le World Resources Institute, la Côte d’Ivoire a vu ses surfaces boisées divisées par huit à seulement deux millions d’hectares depuis les années 1960. « On constate le même revers sur l’utilisation de pesticides, en hausse depuis les années 2000 », pointe François Ruf, qui a mené une enquête sur 300 exploitations.

Concernant les autres cultures, les certifications bio et commerce équitable se démarquent, encadrant strictement l’utilisation de produits phytosanitaires et imposant des contrôles réguliers et inopinés, ce qui limite le risque de fraude. Mais, en dehors de l’Ouganda et de la Tanzanie où l’agriculture biologique (café, coton, fruits tropicaux, légumes frais) s’est développée à grande échelle, les volumes produits demeurent très modestes, de même que l’effet sur l’environnement. Le bio représente 0,2 % des terres cultivées du continent, rappelle une étude de 2018 du Cirad.

Amertume du côté des producteurs

La question du revenu des producteurs suscite aussi beaucoup d’amertume, excepté dans le cas de certains labels bio et commerce équitable. Selon les professionnels du secteur, les certifications les plus intéressantes pour les producteurs africains sont celles qui combinent un prix minimum d’achat (réaliste), une double prime (individuelle et collective), la signature d’un contrat ferme et l’audit de la coopérative.

Cela permet de toucher effectivement une rémunération suffisante pour couvrir les surcoûts de production et de certification tout en dégageant un bénéfice. Concrètement, la prime touchée par les cacaoculteurs ivoiriens pour la saison 2019/2020 via Rainforest Alliance se montait à 4% du prix de vente…

Les États peuvent exiger plus de transparence de la part des certifications

Face à ces insuffisances patentes, un rééquilibrage des rapport de forces en faveur des acteurs africains est nécessaire. Cela passe par la formation des agriculteurs afin qu’ils puissent faire jouer la concurrence entre les labels et par la généralisation du paiement direct des primes sans passer par les coopératives. Pour les acteurs plus importants, la technologie peut faire gagner en indépendance : le groupe CHO a mis au point avec IBM une huile d’olive « blockchainée » dont le QR code délivre toutes les informations sur sa provenance et son mode de fabrication.

Les États peuvent exiger plus de transparence de la part des certifications et pousser, à plus long terme, à la création de labels africains. Enfin, concernant la filière cacao, une remise à plat de la certification est nécessaire sachant, qu’en parallèle, l’Union européenne prépare d’ici à la mi-2021 l’interdiction d’importation de produits liés à la déforestation et l’instauration d’un « devoir de vigilance » au secteur privé.

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