Diplomatie

Afrique - Royaume-Uni : business as usual

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Mis à jour le 21 février 2021 à 10h44
Lors du précédent sommet des investissements Royaume-Uni-Afrique, à Londres, le 20 janvier 2020.

Lors du précédent sommet des investissements Royaume-Uni-Afrique, à Londres, le 20 janvier 2020. © Photo by REX

Lors du sommet du 20 janvier dernier, organisé en visioconférence, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a rassuré ses partenaires africains : la Grande-Bretagne post-Brexit garde toutes ses ambitions pour le continent. Mais sans rien proposer de vraiment nouveau.

Le 20 janvier 2020, le Royaume-Uni lançait son premier sommet sur l’investissement en Afrique. Une quinzaine de chefs d’État et de gouvernement avaient fait le déplacement à Londres pour saisir au bond la proposition de « New Partnership » que leur proposait le Premier ministre britannique, Boris Johnson.

Douze jours plus tard, le Royaume-Uni quittait officiellement l’Union européenne (UE), inaugurant une période de transition qui, le 1er janvier 2021, a débouché sur la mise en application effective de l’accord du Brexit. Comme l’a rappelé Boris Johnson le 20 janvier dernier, en effet, « beaucoup de choses ont changé en un an ». Le chef du gouvernement britannique s’adressait alors, par vidéo interposée, aux participants du deuxième sommet sur l’investissement en Afrique.

Organisée virtuellement pour répondre aux nouvelles réalités imposées également depuis un an par la pandémie du Covid‑19, cette deuxième édition est évidemment bien loin des fastes de la première. Les occasions étant désormais rares, le cabinet britannique a néanmoins profité du rendez-vous pour rassurer le continent, un an jour pour jour après le premier sommet. « Une chose n’a pas changé, je peux vous l’assurer, c’est mon ambition de voir le Royaume-Uni renforcer son partenariat avec l’Afrique », a déclaré Boris Johnson à l’heure de conclure.

Originalité et pragmatisme

Un an plus tôt, le même désertait les couloirs de Davos pour accueillir en personne ses « amis africains », Paul Kagame, Abdel Fattah al-Sissi ou encore Macky Sall en tête. Accompagné de tous ses principaux ministres et en présence du prince William, il proposait un événement hors normes, à l’originalité et au pragmatisme tout britanniques, où se conjuguaient à la perfection les coulisses de la diplomatie et le monde des affaires.

Le « vent d’afro-optimisme » est quelque peu retombé sous l’effet du Covid-19

Le sommet se concluait sur la double promesse faite par le gouvernement britannique de mobiliser une aide publique de près de 4 milliards de livres sterling (4,5 milliards d’euros) et par le secteur privé d’investir 6,5 milliards supplémentaires dans plus de 25 projets industriels ou énergétiques à travers le continent, faisant souffler un véritable « vent d’afro-optimisme sur Londres », selon la presse locale. Aujourd’hui quelque peu retombé sous l’effet du Covid-19 et d’un calendrier surchargé par les nouvelles priorités d’un Royaume-Uni post-Brexit en chantier.

Politiquement et économiquement, le concept de « Global Britain », cher à Boris Johnson et aux brexiters, d’une Grande-Bretagne libérée de ses chaînes européennes pour voguer au vent de la mondialisation, reste en effet largement à construire, notamment sur la scène internationale. « C’est une vision trop nationaliste pour être partagée à l’extérieur du Royaume-Uni », estime un éditorialiste londonien, notamment sur un continent africain qui entend bien tirer son épingle du jeu dans le bouleversement provoqué par la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Un changement dans la continuité, pour l’instant. « Les accords commerciaux aujourd’hui signés en Afrique avec Londres ne sont pas très différents de ceux précédemment signés avec Bruxelles », remarque notre éditorialiste.

Cultiver la différence

Les bien nommés « accords de roulement » ont permis de parer au plus pressé en garantissant des conditions d’accès au marché britannique identiques au passé, sans vraiment d’autres améliorations. « Il apparaît très clairement que Londres n’a disposé ni du temps ni des ressources nécessaires pour être en capacité de proposer un nouveau partenariat aux pays africains », constate Kieran Davis, de l’Institut national d’études africaines.

Le constat est le même sur les questions sécuritaire et migratoire. Le Royaume-Uni a bien « repris le contrôle » de ses frontières comme de son marché du travail, mais pour l’instant dans le même cadre qu’avant. Le Premier ministre a maintes fois promis que son pays serait « plus ouvert aux Africains », mais « sans qu’aucune mesure migratoire concrète ne permette encore de l’affirmer », regrette Kieran Davis.

En matière de sécurité, Londres continue de cultiver sa différence sur le continent, en ouvrant ses propres ambassades dans le Sahel ou en s’engageant dans la formation de l’armée nigériane contre Boko Haram, tout en appuyant ses alliés européens, comme quand des hélicoptères de la RAF apportent un soutien aérien à l’opération Barkhane. En fonction de ses propres intérêts, sécuritaires mais également, et de plus en plus, économiques.

L’illusion que le Commonwealth et ses dix-neuf pays africains pourraient compenser le marché européen a vécu outre-Manche

Désormais en concurrence directe avec le reste du monde, qui, lui aussi, porte un regard soutenu sur l’Afrique, le Royaume-Uni va vite devoir sortir de la zone de confort communautaire qui a été la sienne pendant plusieurs décennies, tant dans le choix de ses partenaires que de ses savoir-faire. L’illusion que le Commonwealth et ses dix-neuf pays africains pourraient compenser le marché européen a vécu outre-Manche. « Il faudrait réorganiser cette institution pour qu’elle tienne davantage compte du poids économique de l’Inde et d’autres pays comme le Nigeria », estime l’un de ses observateurs privilégiés depuis Lagos. Une transformation qui ne semble pas être à l’ordre du jour du prochain sommet de l’organisation, qui se déroulera à Kigali en juin prochain.

Dissensions au sein de la famille

En attendant, Londres renforce ses liens avec les membres de sa communauté. Sur les quinze pays du continent qui ont jusqu’à présent passé des accords bilatéraux avec le Royaume-Uni, seuls le Mozambique, la Côte d’Ivoire, le Maroc et le Cameroun ne sont pas anglophones.

Mais même au sein de la famille, les dissensions existent. Si les partenaires traditionnels que sont l’Afrique du Sud et Maurice ont su entraîner leurs voisins dans leur sillage, le Ghana a signé tardivement, et le Nigeria refuse toujours de le faire – pendant que le Kenya se faisait réprimander par ses homologues de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) pour son empressement à s’entendre avec Londres.

La compétition s’annonce rude avec l’arrivée de nouveaux partenaires internationaux des pays africains, qui ont aussi appris à se fournir ailleurs

La compétition s’annonce rude pour le Royaume-Uni, déjà commercialement en perte de vitesse sur le continent, avec l’arrivée de nouveaux partenaires internationaux des pays africains, qui ont aussi appris depuis longtemps à se fournir ailleurs. Avec la City, Londres détient bien sûr une carte maîtresse sur laquelle capitaliser dans l’immédiat. Le temps pour le Royaume-Uni de mieux définir sa vision « globale » en direction de ses partenaires africains. Et des autres.

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