Politique

Ousmane Sonko : trajectoire d’un incorruptible opposant soupçonné de viols

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Mis à jour le 26 février 2021 à 15:58

L’opposant sénégalais Ousmane Sonko, accusé de viol, le député risque de perdre son immunité parlementaire. © CARMEN ABD ALI/AFP

Accusé de viols, le député vient de perdre son immunité parlementaire. Retour sur l’ascension fulgurante d’un opposant au parcours atypique.

A-t-on déjà vu, au Sénégal, un homme soupçonné de viol défendu avec tant de ferveur ? Visé par une plainte déposée le 3 février par l’employée d’un salon de massage dakarois, Ousmane Sonko a reçu depuis une vague massive de soutiens, de ses partisans bien sûr, mais aussi d’une bonne partie de la société civile et de l’opposition. Il aura étonnamment au moins réussi à mettre d’accord des partis qui semblaient plus désunis que jamais.

Depuis le début de ce que l’on commence à appeler « l’Affaire Sweet Beauté », du nom du salon de massage où Ousmane Sonko est accusé d’avoir commis ses crimes, la ligne de défense du président du Pastef n’a pas bougé d’un iota : ce dossier judiciaire n’est que le fruit d’une manipulation politique ourdie par le président de la République, Macky Sall. S’il fréquentait ce salon de massage, c’était uniquement pour des raisons médicales et parce qu’il n’avait pas les moyens de consulter un professionnel.

 

Sous le coup d’une procédure de levée de son immunité parlementaire dont nul n’ignorait qu’elle serait menée à son terme, Ousmane Sonko n’est désormais plus pénalement protégé par son statut de député*. Rien n’empêche désormais que l’opposant soit entendu par un juge et, s’il venait à être inculpé, peut-être même incarcéré.

Une possibilité à laquelle ses proches disent ne pas vouloir penser pour l’instant. « Nous n’envisageons pas le futur du Pastef sans Ousmane Sonko et nous battrons jusqu’au bout », affirme Bassirou Diomaye Faye, président du mouvement national des cadres, refusant tout « défaitisme ». Maïmouna Dieye, la responsable des femmes du parti, assure que « même si les choses ne se passaient pas en sa faveur, ce sera à son bénéfice. »

Opposition sans concession

De fait, depuis qu’une jeune femme dénommée Adji Sarr a déposé plainte contre l’opposant pour « viols et menaces de mort », la popularité d’Ousmane Sonko, 47 ans, semble paradoxalement être montée en flèche. Le 8 février, des dizaines de jeunes se pressaient devant le domicile du député, qui, la veille, les appelait à se préparer à un « combat mortel ». Une prophétie qui ne s’est heureusement pas réalisée, en dépit d’affrontements entre militants et forces de l’ordre le même jour.

Si les responsables de Pastef comptent sur les jeunes – « Ils ont pris leurs responsabilités », estime Maïmouna Dieye – , c’est parce qu’ils savent ce qu’ils leur doivent : l’ascension fulgurante d’un parti qui n’a pas dix ans, dans une scène politique peu propice au renouvellement. La jeunesse urbaine et éduquée du Sénégal et la diaspora constituent en effet les principaux viviers de voix du parti d’Ousmane Sonko. Et ces derniers semblent globalement épouser la théorie du complot de « liquidation politique » défendue par le président du parti et l’opposition. Après Karim Wade, fils de l’ancien président libéral Abdoulaye Wade, et Khalifa Sall, ex-maire de Dakar, tous deux incarcérés lorsque Macky Sall était au pouvoir, Ousmane Sonko passera-t-il à son tour par la case prison ?

Ousmane Sonko, en novembre 2020.

Ousmane Sonko, en novembre 2020. © Clément Tardif pour JA

Khalifa Sall et Abdoulaye Wade n’ont d’ailleurs pas manqué d’exprimer leur soutien à Ousmane Sonko – bien que Gorgui (« le vieux », en wolof) ait au passage décoché une petite flèche en direction du président du Pastef, en évoquant son « inexpérience » et ses supposées « faiblesses ». Pour le porte-parole de Khalifa Sall, Moussa Taye, c’est parce que Ousmane Sonko fait de « l’opposition sans concession » qu’il a été la cible de cette « cabale ». « Le combat que nous menons est un combat de principe, pour la démocratie. Le Front [de résistance nationale, qui regroupe plusieurs partis d’opposition] s’oppose à toute mise hors-jeu d’un opposant de manière anti-démocratique, insiste Moussa Taye. Aujourd’hui, les traquenards politiques se succèdent. Pastef, depuis sa création, a une ligne de conduite très claire, qui est de s’opposer au pouvoir en place. »

Une ligne qui constitue l’ADN du Pastef, et qui lui a permis d’émerger en un temps record. « La majorité des hommes politiques ont connu une trajectoire similaire : l’ascension progressive au sein du parti, la rupture avec le chef, et la création de leur propre formation. Ousmane Sonko, lui, est arrivé en politique en tant que parfait inconnu, explique Bassirou Diomaye Faye. Si vous avez le même style que tout le monde, vous ne vous en sortirez pas. Nous ne voulions pas être un parti politique de plus : nous voulions être une alternative. »

Faire de sa « virginité politique » un avantage plutôt qu’un inconvénient : voilà le pari que fait Ousmane Sonko quand il se lance dans l’arène politique. Il n’est alors qu’un jeune inspecteur des Impôts et domaines au parcours certes brillant – DEA en fiscalité, maîtrise de droit à l’université Gaston Berger de Saint-Louis (UGB), major de sa promotion à l’École nationale d’administration (ENA) – qui a créé en 2005 le premier syndicat de l’institution.

C’est à ce poste qu’il construit sa réputation de poil à gratter du pouvoir. Un mouvement se crée dans le cercle d’enseignants et de fonctionnaires qui gravitent autour de lui, dont beaucoup sont comme lui issus des bancs de l’UGB. La mouvance se transforme en formation politique, que Sonko veut « en rupture » avec le système partisan traditionnel. « Les mouvements ont les faiblesses des partis sans en avoir les avantages », estime-t-il alors. Le parti des Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) est né.

Mais c’est deux ans plus tard qu’Ousmane Sonko sort vraiment de l’anonymat, lorsque, le 29 août 2016, un décret présidentiel le radie de la fonction publique pour « manquement à son devoir de réserve ». « Un bond dans sa carrière », estime aujourd’hui Bassirou Diomaye Faye. « La radiation a renforcé son capital sympathie et l’a fait connaître », renchérit Maïmouna Dieye. Le jeune parti se mobilise alors, avec les moyens du bord, pour présenter au Sénégal ce responsable politique « sorti de nulle part » qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Panafricanisme et patriotisme économique

Car Ousmane Sonko prend ses distances avec le masla sénégalais, qui veut qu’au nom du respect mutuel les problèmes ne soient pas abordés frontalement, et adopte au contraire un style cash qui ne laisse pas indifférent. Cet adepte des arts martiaux, qui dit avoir arrêté la boxe depuis des années, n’hésite pas à monter sur le ring politique pour dénoncer injustices et scandales.

« Irrespectueux » pour ses adversaires, « culotté » pour ses partisans, l’opposant bâtit son programme et son personnage sur la critique d’un système corrompu. Sonko parle panafricanisme, en appelle au patriotisme culturel et économique, souhaite « démarchandiser la politique » et renouer avec la souveraineté nationale. Les principaux éléments de son programme sont d’ailleurs la sortie progressive du Franc CFA et le contrôle des ressources gazières et pétrolières du Sénégal.

Avec 15,67 % des suffrages, le candidat « antisystème » Ousmane Sonko est arrivé troisième de la présidentielle 2019 au Sénégal.

Avec 15,67 % des suffrages, le candidat « antisystème » Ousmane Sonko est arrivé troisième de la présidentielle 2019 au Sénégal. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

Après la présidentielle, on a senti un effort de polissage de son langage

Le discours fait mouche. En juillet 2017, il remporte 37 000 voix et un siège à l’Assemblée nationale. La machine est lancée et le conduira deux ans plus tard à l’élection présidentielle, à laquelle il se présente sous la bannière de sa coalition Jotna (« C’est le moment », en wolof). Les suffrages exprimés en sa faveur sont multipliés par 20, ce qui le place en troisième position avec 15,67 % des voix. Bien placé à Dakar, plébiscité en Basse-Casamance, sa région d’origine, il s’impose comme un challenger sérieux pour 2024.

Après le scrutin de 2019, le leader passe « de la dénonciation à la proposition ». En 2020, il publie le livre Solutions, une réponse à cette « caricature » de lanceur d’alerte dont il veut se défaire. Le trouble-fête en chef devient le mécanicien « de la machine en panne qu’on appelle le Sénégal », comme les « patriotes » aiment à le dire. « Le discours d’Ousmane Sonko était destiné à une certaine élite urbaine qui a constitué ses premiers soutiens, rappelle le politologue Papa Fara Diallo. Après la présidentielle, on a senti un effort de polissage de son langage. Son discours a évolué, surtout quand il s’exprime en wolof, où l’on voit qu’il interpelle directement le monde rural. »

Une arme à double-tranchant

Un style moins clivant, peut-être, mais une logique de rupture avec le système en place qui reste la même. Lorsque Macky Sall poursuit sa stratégie de détricotage de l’opposition en récupérant dans sa majorité, à la faveur d’un remaniement, les anciens opposants Idrissa Seck, arrivé second à la présidentielle, et Oumar Sarr, transfuge du PDS, Ousmane Sonko ne s’était-il pas senti un peu seul ? Au contraire, assurait-il alors à JA, se disant prêt à être, s’il le fallait, le dernier adversaire de Macky Sall.

Cette affaire est une arme à double-tranchant pour le pouvoir

Une position qu’il aurait bien du mal à assumer depuis une cellule de prison. « En politique, les erreurs se payent cash, lâche un député de Benno Bokk Yakaar (BBY, la coalition présidentielle) membre de la commission chargée de statuer sur la levée d’immunité de Sonko, créée le 17 février. Ce dernier rejette également sans surprise les accusations de complot : « Le pouvoir n’a pas le temps de provoquer ce type de débat. Ousmane Sonko n’inquiète pas la majorité. Macky Sall a remporté l’élection présidentielle dès le premier tour : voilà un véritable baromètre de popularité. »

« Cette affaire est une arme à double-tranchant pour le pouvoir, observe Papa Fara Diallo, qui rappelle les différentes « tentatives de diabolisation » dont le député a fait l’objet. Suspecté d’être financé par des puissances étrangères, soupçonné d’être un salafiste, l’opposant avait pourtant su conserver l’image de vertu et d’éthique sur laquelle il a construit sa base militante. Accusé aujourd’hui de viols, y parviendra-t-il à nouveau ? « Sonko joue très bien la carte de la victimisation : à chaque fois, il s’en sort indemne, observe le politologue. Mais cela marchera-t-il cette fois-ci ? »

(*) Cet article, paru initialement le 18 février 2021, a été réactualisé suite à la levée de l’immunité parlementaire d’Ousmane Sonko