Politique

Présidentielle au Niger : Mahamane Ousmane a-t-il encore une chance face à Mohamed Bazoum ?

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Mis à jour le 18 février 2021 à 09:43

A gauche, Mohamed Bazoum ; à droite, Mahamane Ousmane.

Qualifié pour le second tour de la présidentielle nigérienne, qui aura lieu ce 21 février, Mahamane Ousmane n’est pas favori face à Mohamed Bazoum, candidat du parti au pouvoir. Mais l’ancien président espère déjouer les pronostics.

Quel lieu plus approprié, pour un meeting censé lancer la dernière ligne droite pour le second tour de l’élection présidentielle, qu’une arène de lutte, en l’occurrence celle de Dosso ? Ce 15 février, Mahamane Ousmane et ses alliés s’y sont rassemblés pour prôner, une nouvelle fois, « le changement ». Au côté du candidat de l’opposition, son principal soutien depuis le début de la campagne pour la conquête de la magistrature suprême, Hama Amadou (Moden Fa Lumana), est bien présent. Tout comme Ibrahim Yacouba (MPN Kishiin Kassa), qui l’a rejoint après un premier tour à l’issue duquel lui-même est arrivé en cinquième position (5,38%).

Les deux hommes ont pris la parole tour à tour, appuyant la même maxime, « Ensemble contre Mohamed Bazoum », et mettant l’accent sur « le devoir qui s’impose à chacun » de faire barrage au candidat du Parti nigérien contre la démocratie et le socialisme (PNDS, au pouvoir). Mais cela sera-t-il suffisant ? Certes, les voix du Moden Fa Lumana et l’influence d’Ibrahim Yacouba ne sont pas négligeables, et le candidat Mahamane Ousmane peut également compter sur le soutien de l’ancien putschiste et président Salou Djibo, rallié lui aussi après le premier tour. Mais l’arithmétique politique n’est pas pour autant en faveur de l’opposition.

Mohamed Bazoum (39,30% au premier tour) a en effet obtenu le ralliement des candidats arrivés en troisième et quatrième position du premier acte de la présidentielle : Seini Oumarou (8,95%) et Albadé Abouba (7,07%). Le candidat du PNDS leur a promis la présidence de l’Assemblée nationale et des places de choix dans son futur gouvernement et il a, ce faisant, adressé un message à l’électorat de ces deux anciens cadres du régime de Mamadou Tandja. Pour Mahamane Ousmane, l’urgence est donc de mobiliser au maximum l’opposition afin de chambouler les calculs électoraux. Le 16 février, il était présent à Diffa et Agadez, et il prévoyait de se rendre le 17 et le 18 à Tahoua et Maradi puis, le 19, à Zinder.

L’homme (discret) de Zinder

C’est dans cette dernière ville, son fief historique que Bazoum tente depuis des années de lui contester, que l’opposant a d’ailleurs prévu de clore sa campagne, dans un meeting organisé non loin de l’école primaire Birni, où il a naguère fait ses premières classes. « C’est Zinder, le premier bassin d’électeurs du pays, qui porte son action politique depuis de nombreuses années, rappelle un de ses soutiens. Il est donc parfaitement logique qu’il choisisse de terminer par là. » Mahamane Ousmane a pourtant quitté la région dès ses jeunes années, prenant la direction de la capitale, Niamey, et de son lycée national pour y passer et obtenir son baccalauréat série C (mathématiques et sciences physiques) en 1969.

Il décolle ensuite pour la France, où il obtient à Nantes un DEA en économie monétaire et financière, puis à Paris un diplôme en économie statistique. Homme discret de retour au Niger après un passage par le Canada pour compléter sa formation en administration publique et commerce, il entre dans l’appareil d’État dirigé par Seyni Kountché. Entre la fin des années 1970 et 1992, il est successivement adjoint à la direction de la Statistique et des Comptes nationaux, directeur de la Statistique et de l’informatique, puis patron du Bureau d’organisation et de méthode, conçu pour moderniser l’administration.

Surtout, en 1991, alors que le multipartisme fait son apparition au Niger et que les préparatifs d’une conférence nationale battent leur plein, il crée son parti politique : la Convention démocratique et sociale (CDS).

Deux ans plus tard, Mahamane Ousmane est élu président, en créant la surprise au second tour face à Mamadou Tandja, président du Mouvement national pour la société de développement (MNSD), l’ancien parti unique. « Il a bénéficié du report des voix des autres candidats de l’opposition, qui s’étaient alliés dans l’Alliance des forces du changement (AFC) contre l’ancien parti unique et Tandja », rappelle un contemporain. En vertu d’accords passés au sein de l’AFC, un certain Mahamadou Issoufou, récent patron du PNDS, devient Premier ministre. Mais l’alliance est de courte durée. « L’AFC était une coalition trop hétérogène, raconte un ancien de ses membres. Chacun a voulu y faire grandir l’influence de son parti, y compris Ousmane, qui a joué sur le contrôle de l’État pour affaiblir ses alliés. »

Tout le monde s’attendait à ce qu’il nomme Hama Amadou, mais il a choisi Amadou Boubacar Cissé.

Première victime de cet affrontement entre « amis » : Mahamadou Issoufou, que le chef de l’État présente volontiers comme le responsable des erreurs imputées à l’Alliance. Depuis le palais présidentiel, Mahamane Ousmane décide également de restreindre les attributions de la primature en rattachant à son cabinet d’importants services de l’État comme la police judiciaire en matière économique, douanière et fiscale, ou encore la très importante commission centrale des marchés. Le 24 septembre 1994, le tandem Ousmane-Issoufou explose : le Premier ministre démissionne et se retire de l’AFC, tout comme les ministres issus du PNDS. Et la crise ne fait que commencer.

« Au lieu de demander à la majorité de lui proposer un Premier ministre conformément à la Constitution, Ousmane a nommé un membre de son parti, Souley Abdoulaye », se souvient une source qui siégeait à l’Assemblée à l’époque. Mauvais calcul : les députés du PNDS et du MNSD, dont Hama Amadou est secrétaire général, votent une motion de censure et font tomber le gouvernement le 16 octobre 1994. Ousmane s’obstine et dissout l’Assemblée, provoquant de nouvelles législatives et espérant obtenir seul une majorité.

Nouvel échec : son camp obtient 40 sièges contre 43 pour ses adversaires. « Il a encore tenté de faire annuler les élections devant la Cour suprême, même si son Premier ministre avait remis sa démission. Mais il n’a pas obtenu gain de cause », poursuit notre source. « Mahamane Ousmane est quelqu’un de rusé. Tout le monde s’attendait à ce qu’il nomme Hama Amadou, qui était le Premier ministre que proposait la nouvelle majorité. Mais il a choisi Amadou Boubacar Cissé (ABC) », ajoute notre ancien député.

Ousmane contre Hama au sommet de l’État

Hama Amadou, à Paris, le 15 septembre 2015.

Vincent Fournier/JA

Certes, Amadou Boubacar Cissé, un spécialiste de la finance, est membre du MNSD, mais il n’est pas pour autant l’homme choisi par l’ancien parti unique pour la primature. « Le président ne voulait pas accepter l’alternance et me nommer au poste de Premier ministre. N’ayant pas de majorité à l’Assemblée, il a voulu nous déstabiliser en faisant appel à Cissé. Mais nous avons refusé la confiance à ABC en le renversant deux semaines après sa nomination », racontera plus tard Hama Amadou.

ABC écarté, Ousmane tente une nouvelle manœuvre et exige que la majorité parlementaire lui présente une liste de trois noms, parmi lesquels il choisira le nouveau Premier ministre. Mais la stratégie s’avère inefficace. Le 21 février 1995, sous pression, Ousmane finit par nommer Hama Amadou. La cohabitation ne débute pas sous les meilleurs auspices. Si les deux chefs de l’exécutif parviennent officiellement à un consensus sur la nécessité d’oublier le passé et de collaborer, celui-ci ne fonctionnera pas.

Quelques semaines plus tôt, alors que Souley Abdoulaye était Premier ministre, Ousmane a en effet pris un décret portant création d’un secrétariat général du conseil des ministres, rattaché à son propre cabinet. En d’autres termes, celui-ci prenait à sa charge une bonne part des attributions du secrétariat général du gouvernement qui, rattaché à la primature, était notamment chargé de la préparation du Conseil des ministres. « Le gouvernement a été dépossédé de la maîtrise de l’outil d’application de son programme, le Conseil des ministres étant le lieu de prise des décisions. Nous n’avions que deux attitudes possibles : nous soumettre ou défendre nos prérogatives », détaillera Hama Amadou.

Nous avons scié la branche sur laquelle nous étions assis.

Le Premier ministre choisit de s’opposer au chef de l’État, lequel, en réponse, annonce son refus de présider le Conseil des ministres. « Pour Ousmane, il était impensable que le gouvernement fixe l’ordre du jour du Conseil. Et pour Hama, accepter que cette prérogative revienne au président, c’était faire une croix sur son programme », explique un politologue nigérien. Au plus fort de la crise, Mahamane Ousmane, mobilisant sa garde présidentielle, fait interdire au gouvernement l’accès à la salle du conseil des ministres. Le chef de l’État et son Premier ministre ne communiquent plus que par lettres interposées, lesquelles se retrouvent régulièrement publiées dans la presse.

Plusieurs médiations sont tentées, dont deux par le président malien Amadou Toumani Touré et le Français Jacques Chirac. Sans succès. Début 1996, la situation est intenable, la tension à son comble et le pays dans une situation de blocage institutionnel. Le 26 janvier, le président de l’Assemblée nationale, Mahamadou Issoufou – qui a conquis le perchoir après avoir été limogé de la Primature – demande à la Cour suprême de constater l’empêchement du président Ousmane. Le lendemain, une junte militaire dirigée par le chef d’état-major général de l’armée, le colonel Ibrahim Maïnassara Baré, prend le pouvoir.

Sanoussi Jackou, vice-président de la CDS, se désolera juste après le putsch : “Les militaires n’ont pas pris le pouvoir par ambition mais parce que nous ne pouvions pas nous entendre. Nous avons scié la branche sur laquelle nous étions assis”. Une élection présidentielle est organisée en juin 1996. Mahamane Ousmane est candidat, mais échoue dans un scrutin très contesté contre Ibrahim Baré Maïnassara, lequel est toutefois renversé et assassiné en avril 1999. En novembre, après une courte transition dirigée par le putschiste Daouda Malam Wanké, Mamadou Tandja est élu président, battant Mahamadou Issoufou au second tour.

Les années au perchoir et les rêves de présidence

Mahamane Ousmane, qui a échoué à la troisième place du premier tour, se replie sur l’Assemblée nationale, où son parti obtient 17 des 83 sièges aux législatives. Il en devient le président et s’installe au perchoir, qu’il occupera pendant dix ans, non sans abandonner ses ambitions de redevenir un jour chef de l’État. En 2004, il repart ainsi à la conquête du fauteuil présidentiel mais termine une nouvelle fois à la troisième place (17,43%), dans un « remake » du scrutin de 1999. Dans la position du faiseur de rois, il soutient Mamadou Tandja contre Mahamadou Issoufou, qui échoue au second tour pour la seconde fois.

En 2011, Ousmane est de nouveau candidat, un an après avoir contribué – depuis Abuja, où il a passé plusieurs mois en tant que président du Parlement de la Cedeao – à la chute de Mamadou Tandja. Il prend cette fois la quatrième place, devancé par Mahamadou Issoufou, Seini Oumarou et Hama Amadou. Il choisit alors de soutenir Oumarou, candidat du MNSD. Pari perdant : Mahamadou Issoufou remporte le second tour, tandis qu’Hama Amadou prend la présidence de l’Assemblée. L’influence de Mahamane Ousmane, elle, est en chute libre. Durant ces premières années du premier mandat d’Issoufou, il est même contesté au sein de son parti.

Alors qu’il avait réussi à maîtriser les frondes de Hamid Algabid, de Cheiffou Amadou ou de Souley Abdoulaye, son ancien Premier ministre, qui ont tous quitté la formation, celle d’un autre cadre, Abdou Labo, va provoquer un nouveau coup dur. Empêtrée dans une guerre de légitimité entre les camps Ousmane et Labo, qui va jusqu’à réclamer la direction en 2013, la CDS va passer l’année 2015 à se déchirer, jusque devant les tribunaux. À un an de la présidentielle de 2016, l’enjeu est de taille : Abdou Labo, ancien ministre de l’Agriculture d’Issoufou, est un soutien potentiel du président sortant, tandis qu’Ousmane penche pour l’opposition.

Après de multiples rebondissements, le natif de Zinder est exclu de la CDS le 14 novembre 2015, à l’issue d’un congrès lors duquel Labo est investi candidat à la présidentielle. Fin de partie pour l’ancien chef de l’État ? Il réussit en réalité à rebondir : à la recherche d’une formation qui soutiendrait sa candidature, il se rapproche du tout jeune Mouvement des nigériens pour le renouveau démocratique. Manœuvre réussie. Il y est investi candidat et parvient à se classer quatrième, avec un peu plus de 6% des voix, le triple d’Abdou Labo, mais loin derrière Mahamadou Issoufou, lequel est réélu pour un second mandat malgré l’alliance de l’opposition – dont Mahamane Ousmane – derrière Hama Amadou, alors emprisonné à Filingué dans une affaire de supposition d’enfants qui lui a valu une condamnation à un an de prison ferme.

L’arithmétique n’est pas pour lui mais il ne renonce jamais. »

« Beaucoup le sous-estiment, affirme un proche de l’ancien président devenu opposant. Mais il arrive toujours à s’en sortir. » Durant le second mandat d’Issoufou, Mahamane Ousmane joue en effet les seconds rôles dans une opposition qui tente de s’unir face au PNDS. Le jeune Ibrahim Yacouba lui vole régulièrement la vedette dans les médias, tandis qu’Hama Amadou bénéficie de la puissante base électorale du Moden Fa Lumana. Mahamane Ousmane, lui, permet surtout à l’opposition de garder une emprise sur Zinder et son réservoir de voix, le plus important du pays.

« Encore une fois, il s’est montré assez discret, mais il faisait sans doute ses calculs. Sans Hama, qui pouvait être empêché de se présenter à cause de son casier judiciaire, il devenait une solution pour l’opposition », analyse notre politologue.

En novembre 2020, Hama Amadou est en effet écarté de la présidentielle alors qu’Ibrahim Yacouba tente de rassembler l’opposition. Mais quelques semaines plus tard, le patron du Moden Fa Lumana annonce qu’il soutient Mahamane Ousmane. Le 27 décembre, au soir du premier tour, ce dernier se qualifie pour le second tour, bien aidé par les voix du Lumana. Depuis, les deux hommes ne se quittent presque plus. Début février, ils ont mené une discrète tournée en Afrique de l’Ouest, s’arrêtant notamment au Sénégal et au Nigeria, en quête de soutiens politiques et financiers. Hama Amadou est bien implanté au Nigeria, tandis que Mahamane Ousmane, qui a présidé le parlement de la Cedeao de 2006 à 2010, ne manque pas de contacts dans la sous-région.

Dans la dernière ligne droite avant le second tour, prévu le 21 février, Ousmane, Amadou et leurs alliés sillonnent désormais le pays, de Dossa à Agadez, pour finir par Zinder, où ils prôneront une nouvelle fois le « changement » pour mettre fin à l’hégémonie du PNDS. Dans l’avion qui les mène d’un coin à l’autre du pays, les deux hommes se souviennent-ils de leurs querelles, alors que l’un occupait la présidence et l’autre la primature ? Comme en 1993, Mahamane Ousmane espère triompher en étant porté par une nouvelle alliance pour le changement. À 71 ans, dix de plus que Mohamed Bazoum, son actuel rival, il ne part cependant pas favori. Un de ses proches conclut : « L’arithmétique n’est pas pour lui mais il ne renonce jamais ».