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Cet article est issu du dossier «Espagne-Afrique : à l’heure des retrouvailles»

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Diplomatie

À Ceuta et Melilla, nouveau bras de fer entre le Maroc et l’Espagne

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Des gens se baignent près de la clôture frontalière séparant l’esclave espagnol de Ceuta du Maroc, le 23 août 2018.

Des gens se baignent près de la clôture frontalière séparant l'esclave espagnol de Ceuta du Maroc, le 23 août 2018. © Alexander Koerner/Getty Images

Depuis la fermeture des frontières et l’arrêt du commerce informel entre le Maroc et les enclaves espagnoles, la situation socio-économique est préoccupante de part et d’autre. Explications.

Depuis deux semaines, les habitants de Fnideq, dans le nord du Maroc, organisent des sit-in pour réclamer des alternatives économiques face à la fermeture des frontières avec Ceuta. Sur le terrain, de nombreux observateurs estiment que ce mouvement de protestation risque de faire des émules dans toute la région, particulièrement à Nador et à Al Hoceima.

À Fnideq, près de 10 000 personnes n’ont plus d’emploi ni de revenus du fait de cette fermeture. Les autorités locales ont débloqué, en 2020, une enveloppe de 400 millions de dirhams (37 millions d’euros) pour amorcer le développement économique de Fnideq, M’diq et Tétouan à travers la construction d’une zone industrielle notamment, qui pourrait être portée par deux pôles économiques majeurs : les ports de Tanger Med et Beni Ansar, ainsi que les aéroports d’Al Hoceima et de Nador.

Le 20 mars dernier, le Maroc fermait ses frontières avec les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, officiellement pour lutter contre la propagation de la pandémie. Ces villes sont respectivement passées sous souveraineté espagnole en 1496 et 1580. Mais l’État marocain n’a jamais cessé de revendiquer ces deux présides, considérés comme le symbole de la décolonisation inachevée du Maroc. Au-delà des enjeux géopolitiques, Ceuta et Melilla représentent d’importants enjeux socio-économiques.

« Système D »

Depuis la fin des années 1980, les deux villes se sont spécialisées dans les produits à bas prix importés d’Asie ainsi que dans l’écoulement des produits de première nécessité dans l’ensemble du nord du Maroc, et en premier lieu à Fnideq, M’diq ou encore Nador, à travers des « baronnies » (barons du commerce informel) qui eux-même s’appuient sur des travailleurs informels, des routiers, des passeurs à la petite semaine et des femmes-mulets. Avant la fermeture des frontières, le marché de la contrebande générait 1 à 1,5 milliard d’euros par an dans les deux enclaves, dont 550 à 750 millions d’euros pour Ceuta/Fnideq.

Quant au Maroc, les chiffres officiels du Haut commissariat au Plan ont établi que la contrebande liée à Ceuta et Melilla constituait 40 % de l’économie informelle nationale, et donnait du travail à près de 400 000 personnes. Pendant des années, ce « système D » arrangeait tout le monde et servait de soupape de décompression : l’Espagne faisait du cash, le Maroc laissait faire pour ne pas avoir à gérer le chômage du nord.

Entre 6 milliards et 8 milliards de dirhams par an de marchandises rentrent illégalement au Maroc par Ceuta

Mais tout « système D » finit par engendrer son lot de complications : différence de niveau de vie de part et d’autres de la frontière, tensions entre les deux pays, mais aussi immigration illégale et drames humains. Sans compter la contrebande, qui nourrit la criminalité organisée et la corruption. Selon la douane marocaine, ce sont ainsi entre 6 milliards (556 millions d’euros) et 8 milliards de dirhams (741 millions d’euros) par an de marchandises qui rentrent illégalement au Maroc par Ceuta, et sur lesquels le Trésor public marocain ne perçoit rien. Autant de raisons qui ont poussé le royaume à agir. Le 1er août 2018, par exemple, Rabat a fermé la douane commerciale de Melilla, sans en informer Madrid.

Résultat ? Le trafic de marchandises a été réduit de 50 %, ce qui a engendré des pertes estimées à 100 millions d’euros en quelques semaines. Le 7 octobre 2019, les autorités marocaines ont cette fois-ci coupé le robinet de la contrebande à Ceuta. Entre-temps, elles ont également publié une circulaire interdisant aux diplomates et hauts fonctionnaires marocains de voyager ou de transiter dans ces deux villes. L’Espagne n’est pas restée les bras croisés, et plusieurs banques nationales comme Bankia, Santander, BBVA et CaixaBank ont interdit à des centaines d’entrepreneurs d’effectuer des dépôts en liquide afin de lutter contre le blanchiment d’argent.

« Tentative d’asphyxie »

À Ceuta et Melilla – environ 85 000 habitants chacune – les élus et la population espagnole, ancrés à droite, dénoncent régulièrement un « blocus économique de la part du Maroc », voire une « tentative d’asphyxie ». Ils estiment aussi être abandonnés par le gouvernement madrilène et le somment régulièrement de prendre des mesures d’urgence. Sur place d’ailleurs, la crise économique se fait sentir. Surtout, Ceuta et Melilla sont devenus deux poids morts, qui coûtent de l’argent à l’Espagne. En 2016, déjà, un cadre du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), écrivait : « Tous les indicateurs montrent que l’économie de Ceuta est caduque, proche de l’arrêt cardiaque. Son taux de chômage, d’industrialisation, de pauvreté et de qualité de vie, la placent en queue de peloton des villes espagnoles ».

Un drapeau marocain flotte sur un bâtiment marocain derrière la clôture frontalière qui limite le Maroc de l’enclave espagnole de Melilla, le 21 mars 2014 à Melilla, en Espagne.

Un drapeau marocain flotte sur un bâtiment marocain derrière la clôture frontalière qui limite le Maroc de l’enclave espagnole de Melilla, le 21 mars 2014 à Melilla, en Espagne. © Pablo Blazquez Dominguez/Getty Images

48,9 % des détenus condamnés pour des activités liées à l’État islamique en Espagne sont nés à Ceuta

À El Principe, un quartier populaire de Ceuta, qui rassemble 12 000 habitants majoritairement d’origine marocaine, le taux de chômage dépasse les 30 % et le taux d’échec scolaire 35 %. Avant la fermeture des frontières, environ 15 000 Marocains bénéficiaient de soins gratuits à Melilla. Autre donnée, qui en dit long sur l’échec de ces enclaves devenues « contre-nature » : 48,9 % des détenus condamnés pour des activités liées à l’État islamique en Espagne sont nés à Ceuta, et 22,1% à Melilla. Sur 800 jihadistes partis en Syrie, 35 % sont originaires de la région Tanger-Tetouan-Al Hoceima. Sans compter que le terrorisme de la région est intimement lié à l’argent généré par le trafic de drogue entre le Maroc, les deux enclaves, et l’Espagne…

Certains estiment que cette stratégie d’usure est mise en place par le Maroc afin de pousser les Espagnols à abandonner une bonne fois pour toute ces deux enclaves. Est-ce vraiment l’objectif ? D’autant plus qu’il n’est pas sans risque, ni dommages sociaux sur ses propres ressortissants. Du côté espagnol, certaines sources diplomatiques, plutôt proches du Maroc, prônent« un dialogue entre les deux pays ».

La question du Sahara au cœur du dossier

Mais dans les faits, la tension entre les deux gouvernements est palpable : le 17 décembre dernier, le sommet Maroc-Espagne a été annulé à la dernière minute et reporté sine die. Quasiment au même moment, le chef de gouvernement, Saâdeddine El Othmani, affirmait dans un entretien télévisé que le Maroc pourrait rouvrir le dossier de ses revendications sur Ceuta et Melilla, ce qui a valu une convocation par le gouvernement madrilène à Karima Benyaïch, ambassadrice du Maroc en Espagne. Le 3 février dernier, c’était au tour de Ricardo Diez-Hochleitner, ambassadeur d’Espagne à Rabat, d’être appelé par Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, à propos du mauvais traitement infligé par les autorités canariennes à de jeunes migrants marocains.

Les enclaves sont utilisées comme prétexte par le royaume pour inciter l’Espagne à s’aligner sur la décision de Trump

Entre le Maroc et l’Espagne, les crises sont cycliques et jamais très graves, mais le problème de fond est toujours le même : la question du Sahara ; encore plus après la reconnaissance de la souveraineté marocaine au Sahara par Donald Trump. Selon Bernabé Lopez-Garcia, historien : « Les enclaves sont utilisées comme prétexte par le royaume pour inciter l’Espagne à s’aligner sur la décision de Trump, en dehors du cadre de l’Union européenne».

Du côté de la droite espagnole, on évoque même « une pression marocaine par le biais du chantage ». Pour le moment, Madrid s’en tient à la position de l’Union européenne : la question du Sahara doit être réglée au sein de l’ONU, sur la base d’un référendum d’autodétermination. « Ceuta et Melilla sont des villes occupées, que l’Espagne n’a pas voulu rendre au Maroc, et c’est une épine dans le pied de l’Espagne beaucoup plus que dans celui du Maroc, qui finira par récupérer ces présides tôt ou tard », estime de son côté un ancien haut cadre de la diplomatie chérifienne.

Qui rappelle que Hassan II « avait demandé à ce qu’il y ait une cellule de réflexion Espagne-Maroc pour réfléchir à l’avenir de ces présides. Mais l’Espagne est-elle prête à faire des concessions ? L’extrême droite espagnole ne le souhaite pas. Il faut une négociation, comme entre la Chine et Taïwan, pour préserver les intérêts des citoyens concernés. C’est une question aussi vitale pour les Marocains que le Sahara. »

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