Politique

Tunisie-Hassen Zargouni : « La situation actuelle est favorable au retour de la dictature »

Par - à Tunis
Mis à jour le 18 février 2021 à 13:21

Hassen Zergouni, directeur général du cabinet Sigma Conseil, à Tunis. © DR

Alors que les manifestations de jeunes tunisiens se multiplient, le directeur général du cabinet Sigma Conseil décrypte pour Jeune Afrique la délicate crise politique que traverse le pays.

Un échange de correspondance entre président de la République et Chef du gouvernement relève du cours normal des affaires de l’État. Mais quand le locataire de Carthage, Kaïs Saïed s’adresse à celui de la Kasbah, Hichem Mechichi, il étale ses griefs en prenant la plume.

Le 15 février, Kaïs Saïed répond au courrier relatif au remaniement ministériel que lui avait adressé Mechichi la semaine précédente par une lettre calligraphiée avec grand soin en écriture koufie sur une feuille de papier de format A3. Dans une vidéo partagée sur la page de la présidence (avant d’être supprimée dans un second temps), on voit le chef d’État tunisien remettre la missive, pompeusement enroulée dans un ruban, au directeur de protocole du palais, assortie de ses recommandations.

Outre sa forme insolite, le plus troublant dans cette correspondance est son contenu où Kaïs Saïed dit clairement ne pas faire grand cas des ministres soupçonnés de conflit d’intérêts puisqu’ils auront des comptes à rendre lors du jugement dernier. Un propos désespérant pour certains tunisiens qui estiment s’être fourvoyés sur la nature véritable président et s’interrogent sur l’avenir immédiat du pays. À l’instar du directeur général du cabinet Sigma Conseil, Hassen Zargouni, qui voit dans la situation politique actuelle le terreau d’un retour de la dictature.

Jeune Afrique : Comment analysez-vous la situation politique actuellement en Tunisie ?

Hassen Zargouni : On est à un moment politique où l’opposition à l’islam politique rapporte des voix et devient le seul discours audible. À la présidentielle, les gens plébiscitent encore Kaïs Saïed par opposition à Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP). En revanche, aux législatives beaucoup optent pour le Parti Destourien Libre (PDL), ce qui n’est pas sans rappeler le phénomène d’appétence et le vote utile de 2014.

Aujourd’hui, seule l’opposition à l’islam politique rapporte des voix

En dehors de cette offre politique, il est difficile de se faire entendre. Sauver l’emploi à Gafsa ? Oui, c’est important ! Digitaliser l’administration ? Oui, c’est fondamental. Améliorer la santé des gens ? Oui, c’est prioritaire. Mais tout le monde le sait et le propose, au point d’en devenir électoralement inaudible, et donc pas assez mobilisateur. La raison, le pragmatisme et les programmes sont devenus aujourd’hui secondaires pour l’opinion publique.

L’approche de Kaïs Saïed relève-t-elle de cette même dynamique ?

Il gagne des points grâce à sa résistance et surtout sa façon radicale d’affronter l’islam politique ; du moins c’est ainsi que le perçoit Ennahdha et ses dirigeants en particulier. Mais certains parmi ceux qui ont voté pour Kaïs Saïed sont décontenancés par sa politique et regardent ailleurs. Quand ils ne sont pas déjà séduits par la bouillonnante présidente du parti destourien libre (PDL), Abir Moussi

Cela revient-il à dire, qu’en attendant les échéances électorales de 2024, le pays est dans l’impasse ?

Le courrier envoyé par Kaïs Saïed le 15 février à Hichem Mechichi est un dédit définitif : cela témoigne de la volonté du président de la République de ne plus recevoir le Chef du gouvernement, ni même le reconnaître en tant que tel puisqu’il considère qu’il est à la tête du gouvernement de la corruption. Cette façon de diviser, de sous-entendre qu’il y a d’un côté de bons citoyens et de l’autre des mauvais est propre au populisme.

Que pensez-vous du fait que Kaïs Saïed reconnaît le scrutin qui l’a élu mais rejette les résultats des législatives ?

L’histoire regorge d’entorses à la démocratie, qui ont profité justement de ce système de gouvernance pour émerger. Kaïs Saïed ne croit pas au système des partis et à la représentativité parlementaire. Il se satisfait de son élection puisqu’il a été élu au suffrage universel.

Kaïs Saïed ne croit pas au système des partis et à la représentativité parlementaire

Mais en ce qui concerne l’assemblée, il considère que le vote revient à opter pour des officines qui ne cherchent que leurs intérêts propres. Et profite tout particulièrement à ceux qui les financent de l’extérieur ou de l’intérieur. Le système législatif parlementaire issu de listes nominales est exactement tout ce qu’il rejette.

Pourquoi les réactions politiques sont-elles si peu nombreuses ?

La pratique politique en Tunisie est larvée. L’adversaire de Kaïs Saïed, Rached Ghannouchi, sait jouer la montre. Il a bien compris qu’il suffit de peu, même d’une toute petite provocation, pour que Kaïs Saïed sorte de ses gonds et commette  des erreurs.

Idem pour Abir Moussi, dont l’attitude et le refus d’institutionnaliser son parti représente un danger pour elle-même d’abord. C’est une erreur d’autant plus grossière qu’elle est donnée comme hors course à la prochaine présidentielle. Quant aux législatives, seul l’avenir le dira ; pour le moment la classe politique est en train de s’organiser.

Que craignez-vous ?

Le temps politique et institutionnel, lui-même hypothéqué, a trop pris sur le temps économique. Ce sont des conditions qui pourraient permettre un retour de la dictature.