Sécurité

Armement : la Tunisie, porte d’entrée de la Turquie sur le continent ?

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Un avion de l’armée de l’air turque est présenté au salon International Aerospace & Defence Exhibition à Djerba, au sud de la Tunisie, le 4 mars 2020.

Un avion de l'armée de l'air turque est présenté au salon International Aerospace & Defence Exhibition à Djerba, au sud de la Tunisie, le 4 mars 2020. © Yassine Gaidi/Anadolu Agency/AFP

Depuis 2017, la Turquie parvient à passer des accords de coopération militaire avec les gouvernements tunisiens successifs. Une stratégie de long terme, qui vise aussi la conquête des marchés d’armements africains.

Début mars 2020, Djerba. Le salon militaire et aéronautique, l’International Aerospace and Defense Exhibition, a été rattrapé par la crise du Covid-19. Beaucoup d’industriels internationaux ont finalement décidé de bouder le rendez-vous sur l’île tunisienne. Pas les exposants turcs. C’est que « l’accord de défense entre la Turquie et la Tunisie signé il y a trois ans a littéralement sauvé l’armée tunisienne de la banqueroute. Le prêt que nous accordons représente une contribution importante à leur budget de défense annuel », glisse l’un d’eux.

L’accord signé en décembre 2017 à Tunis, sous les auspices des présidents Béji Caïd Essebsi et Recep Tayyip Erdogan, comporte deux volets : la formation de militaires tunisiens en Turquie, et surtout un accord portant sur les investissements d’Ankara en Tunisie. Comprendre : un accord destiné à importer du matériel militaire turc.

Notre interlocuteur ne s’en cache pas : « C’est une aubaine pour l’industrie militaire turque qui valide ses succès à l’export et son irruption dans le palmarès des grandes nations exportatrices d’armes. »

Client privilégié

Trois ans plus tard, en décembre 2020, ce sont en effet pas moins de 150 millions de dollars qui sont proposés par la Turquie à la Tunisie sous forme de prêts sans intérêts contre achat de matériel militaire turc. L’agence de crédit aux exportations turque Eximbank, notamment, finance l’opération à hauteur de 80 millions de dollars.

L’accord de défense ratifié par le ministère tunisien de la Défense et l’agence nationale turque d’industrie de défense SSM (aujourd’hui Savunma Sanayii Baskanligi, ou SSB) comprend aussi une coopération dans l’industrie militaire et le transfert de technologie, faisant de Tunis un client privilégié de l’industrie militaire turque dans la région.

Au moins trois drones armés Anka-S de Turkish Aerospace Industries (TAI) ont ainsi été achetés par la Tunisie, après une longue compétition contre un autre drone turc, le Bayraktar TB2, du constructeur Baykar. Ce dernier s’est montré particulièrement performant sur le terrain libyen et devrait également, selon toute vraisemblance, finir dans l’arsenal tunisien.

En outre, 52 officiers et opérateurs tunisiens seront formés en Turquie pour opérer ces drones. La formation tient une place centrale dans la stratégie de conquête d’Ankara des marchés africains. Ces dernières années, ce sont des milliers de soldats et officiers libyens et somaliens qui sont par exemple passés par les centres de formation de l’armée turque.

Au total, cinq entreprises turques se sont partagé le marché militaire tunisien

Le gros des acquisitions tunisiennes est allé à l’armée de terre et à l’infrastructure de communication. Au total, cinq entreprises turques se sont partagé le marché militaire tunisien. La plus importante, Aselsan, mise sur le long terme en déployant des stations de surveillance, des relais radio et des équipements optiques, indispensables dans la lutte anti-terroriste et la surveillance des frontières.

L’armée tunisienne a aussi investi dans la protection de ses soldats en se constituant un parc important de véhicules blindés – près de 400 -, proportionnellement le plus important au Maghreb. Trois entreprises turques ont renforcé les capacités anti-terroristes des forces de l’ordre tunisiennes : Nurol Makina avec le véhicule Ejder Yalcin, Katmerciler avec le Hizir et surtout BMC avec le Kirpi. Ils vont notamment être utilisés dans le maquis du Mont Chaâmbi, qui abrite encore des groupes jihadistes.

Exporter sur le continent

L’accord de coopération militaire représente une évolution considérable dans les relations entre les deux pays, ouvrant la voie au transfert de technologie et à la création d’une industrie militaire en Tunisie.

L’accord couvre 15 points, allant de la création d’une plateforme commune pour la recherche, le développement, la production de pièces détachées, d’outils et d’équipements militaires, jusqu’à l’exportation conjointe (le matériel turc produit en Tunisie serait ensuite exporté) et la participation commune entre les deux pays dans des foires et expositions internationales.

Depuis plusieurs années, Ankara multiplie les accords de défense avec certains pays comme la Libye, la Tunisie, la Somalie et le Niger

Une coopération qui devrait, à terme, permettre à Ankara d’établir une base industrielle solide en Tunisie à partir de laquelle exporter ses produits en Afrique et dans la région, comme en Libye où l’armée turque est engagée aux côtés du gouvernement de Tripoli.

La Turquie mène une large offensive diplomatique et commerciale en Afrique, avec comme fer de lance, son industrie militaire. Elle est de loin le pays qui possède le plus de bureaux militaires sur le continent : 37 sur les 54 pays africains. Depuis plusieurs années, Ankara multiplie les accords de défense avec certains pays comme la Libye, la Tunisie, la Somalie et le Niger et lorgnerait aujourd’hui les marchés malien, burkinabè, camerounais et éthiopien.

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