Économie

L’argent des Mugabe : l’étrange décadence d’un empire agricole

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Mis à jour le 17 février 2021 à 16:38

Robert Mugabe et sa femme Grace, le 29 juillet 2018, dans leur résidence « Blue Roof », à Harare.

Au cours de ses presque quatre décennies au pouvoir, Robert Mugabe et son clan ont accumulé de nombreuses richesses, notamment agricoles, aujourd’hui en train de péricliter.

Dans le Mazowe, à 40 km de la capitale, la ferme laitière Gushungo de Mugabe est aujourd’hui délabrée. Son matériel agricole a été vendu aux enchères en 2019 pour effacer des dettes, tandis que d’autres parties sont louées.

La ferme est l’une des nombreuses propriétés acquises par Robert Mugabe au cours de ses quelque trente-sept années de règne sans partage sur le Zimbabwe.

Depuis la démission de l’ancien président, en 2017, puis son décès le 6 février 2019, sa veuve Grace peine à gérer les nombreuses propriétés de l’empire commercial, beaucoup d’entre elles tombant en ruine ou étant proposées à la location.

Gushungo, une exploitation délaissée

Retour à la ferme de Gushungo, dont les locaux semblent déserts. Un agent de sécurité posté à l’entrée indique à The Africa Report/Jeune Afrique que plus personne ne vient sur place en raison de la pandémie de coronavirus, les employés travaillant depuis leur domicile.

La personne qui gère la ferme est le chef des opérations, Lovemore Chiputwa, explique le gardien, mais ce dernier n’a pas souhaité répondre à nos questions sur les activités et les performances de la ferme, dont les riverains nous disent qu’elle est au bord de l’effondrement.

« La route qui mène à la ferme était autrefois très sûre, mais maintenant elle n’est pas plus surveillée que celles qui mènent à n’importe quelle autre ferme. Parfois, des mineurs d’or artisanaux illégaux font irruption sur les lieux », explique l’un deux.

Propriétaires malgré la Constitution

Depuis la réforme agraire de Robert Mugabe en 2000, aucun individu n’est censé posséder plus d’une ferme, conformément à la Constitution.

Pourtant, outre Gushungo, les Mugabe sont aussi propriétaires de la ferme laitière Alpha Omega, près de Harare, où d’anciens employés racontent à The Africa Report/Jeune Afrique que de nombreuses entreprises appartenant à l’ancien président – et liées à l’exploitation – sont en faillite. Beaucoup d’employés ont décidé de partir, faute d’avoir été payés. Certains ont été licenciés, tandis que d’autres ont simplement démissionné. Cette ferme est maintenant louée.

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Un audit foncier impulsé par le gouvernement en 2019 a révélé que Mugabe avait accumulé « entre 13 et 20 fermes » pendant son mandat – leur nombre exact n’a pas été divulgué en raison du secret associé aux informations gouvernementales. Cet audit, toujours en cours, montre également que plusieurs fonctionnaires de la ZANU-PF et hauts fonctionnaires du gouvernement ont maintenant plusieurs exploitations agricoles.

Engagement non tenu

Outre ses exploitations agricoles, la famille gérait, via la Grace Mugabe Foundation, des écoles et des maisons de bienfaisance, mais la fondation a mis fin aux contrats de nombreux employés.

Lorsque le président Emmerson Mnangagwa a remplacé Mugabe en 2017 après le coup d’État militaire, le gouvernement a publié un instrument statutaire promettant de protéger les avantages de Mugabe, notamment ses terres et ses biens. Un engagement qui n’a pas été respecté, soutient l’avocat Tendai Biti, avocat, ancien ministre des Finances et actuellement député du parti d’opposition Movement for Democratic Change Alliance, selon lequel l’administration Mnangagwa a laissé tomber Mugabe.

« C’est une histoire tellement triste et une honte pour l’humanité qu’un leader emblématique comme Mugabe voit son patrimoine s’effondrer, l’administration Mnangagwa ne fait rien pour protéger son héritage », confie-t-il à The Africa Report/Jeune Afrique.

Système de patronage

« Robert Mugabe, n’avait pas, au départ, d’empire commercial », explique de son côté l’universitaire et analyste politique Alex Magaisa. C’est donc via les ressources publiques et sous sa gestion autoritaire du pouvoir que les ministères, les détaillants, les institutions publiques ou les banques ont été conduits à faire des affaires avec lui.

« Les entreprises de Mugabe étaient gérées sur le modèle du patronage et se sont logiquement effondrés en novembre 2017 lorsqu’il a perdu son pouvoir au profit de Mnangagwa », ajoute Magaisa.

L’ancien dirigeant se permettait par exemple de ne pas rembourser ses crédits commerciaux quand il était en fonction. « Une fois qu’on a quitté le pouvoir, on n’est plus en position d’influence et les créanciers commencent à rappeler leurs prêts, et les entreprises se retrouvent tout d’un coup avec d’énormes arriérés », poursuit l’analyste.

Un secteur agricole effondré

En outre, « aucun empire commercial ne fonctionne seul, mais a besoin de compétences en matière de gestion et de finances pour se maintenir et se développer », commente le professeur Stephen Chan de l’École des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres, selon lequel « il n’y a aucune preuve de ces compétences dans ce qui était autrefois l’empire commercial de Mugabe ».

Mais au-delà de l’effondrement d’un empire individuel, cette affaire reflète aussi « un scandale dans le programme dit de réforme agraire, selon lequel la redistribution des terres signifiait que les meilleures terres agricoles commerciales étaient données à des oligarques ayant de solides connexions gouvernementales. La propriété ne signifie pas la productivité agricole », poursuit l’universitaire.

Cette réforme a contribué à l’effondrement du secteur agricole du Zimbabwe, ancien « grenier à blé de l’Afrique australe ». Pour l’opposant Tendai Biti, « il est nécessaire de procéder à un audit foncier approfondi conformément à la constitution et de maintenir la politique “un homme, une ferme”».

Pour le député, les fermes de Mugabe qui ne sont pas exploitées devraient également être redistribuées : « Certaines de ces fermes sont trop grandes et les bénéficiaires ne les utilisent pas. D’autres les louent des fermiers blancs, ce qui va à l’encontre de l’objectif de démocratisation de la propriété foncière parmi la population noire ».