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Moins de français, plus d’arabe

| Écrit par Charlotte Cans, envoyée spéciale à N'Djamena

En faisant une place à l’arabe dans l’enseignement public, le gouvernement de N’Djamena espère favoriser un accès plus large à l’éducation.

Promotion déguisée de l’islam ? Manoeuvre politique en direction des « nordistes » musulmans ? Le soutien du gouvernement tchadien à l’enseignement bilingue, et en particulier au renforcement de la langue arabe dans l’éducation, fait débat. Le sujet était à l’ordre du jour de la conférence sur le bilinguisme au Tchad et au Niger, qui s’est tenue à N’Djamena du 28 au 30 juin avec le soutien de la Banque islamique de développement (BID) et de l’Unesco.
Pays bilingue en vertu de sa Constitution de 1996 qui reconnaît l’arabe et le français comme les deux langues nationales, le Tchad a néanmoins conservé le français comme langue de l’administration et de l’enseignement. Environ 95 % des écoles tchadiennes dispensent un enseignement en français, 4 % en arabe et 1 % dans les deux langues. La principale langue véhiculaire dans le pays est pourtant l’arabe tchadien – un dialecte dérivé de l’arabe littéraire -, qui serait parlé par environ 40 % de la population. Selon la BID, principal bailleur de fonds du projet, de nombreuses familles musulmanes refusent d’envoyer leurs enfants à l’école publique parce que l’enseignement y est dispensé en français. Elles préfèrent souvent opter pour un enseignement en arabe et religieux dans les écoles coraniques.
Le gouvernement assure qu’en encourageant une scolarisation en français et en arabe dans toutes les écoles du pays, il renforcera l’accès à l’éducation pour tous et garantira davantage de débouchés aux étudiants. Pour l’heure, le pays affiche des chiffres catastrophiques. Le taux de scolarisation plafonne à 70 %, et près de 60 % des élèves entrant à l’école n’atteignent pas la fin du cycle primaire ; seuls 10 % d’entre eux, âgés entre 12 ans et 18 ans, fréquentent un établissement secondaire, et sur les quelques milliers d’étudiants qui obtiennent chaque année le baccalauréat, à peine 25 % poursuivent des études à l’université de N’Djamena.
Mais au-delà des objectifs de scolarisation, l’avènement d’un enseignement franco-arabe au Tchad est un acte politique qui pourrait contribuer à renforcer la cohésion d’un pays où le sentiment d’appartenance nationale est très faible. Sur ce territoire de plus de 1 million de km2, qui rassemble plus de 200 ethnies, 100 langues différentes, et où les nomades du désert cohabitent avec les paysans sédentaires, la défiance, voire l’affrontement pur et simple, entre communautés reste la norme. Ces antagonismes se calquent souvent sur la fracture entre le nord et le sud du pays, le Nord étant grosso modo assimilé aux régions où l’islam et la langue arabe dominent, et le Sud à celles où le christianisme et l’animisme sont prépondérants et où les habitants parlent davantage le français.
Cette fracture dure depuis des siècles, et remonte aux razzias organisées par les musulmans venus du Nord-Sahara pour capturer des esclaves païens au Sud. Elles ont persisté jusqu’à l’arrivée du colonisateur occidental, qui a choisi de mettre en valeur le Tchad « utile » du Sud, et ont été renforcées par les dictatures sudiste (François Tombalbaye, 1962-1975) puis nordiste (Hissein Habré, 1982-1990). Depuis 1990, Idriss Déby, s’il a instauré une démocratie formelle, n’a en rien modifié les règles du jeu. À l’instar de celle de ses prédécesseurs, son armée s’est illustrée dans des persécutions contre les chrétiens et les animistes. La violence quotidienne entre « sudistes » et « nordistes » perdure, qu’il s’agisse des heurts entre éleveurs arabes et agriculteurs saras, par exemple, ou des rixes à l’arme blanche, voire à l’arme à feu, qui ont lieu dans les lycées de N’Djamena. Dans ces occasions, il n’est pas rare d’entendre un nordiste traiter un sudiste de kirdi (« païen ») ou abid (« esclave »), tandis qu’un sudiste utilisera les épithètes « arabophone » ou « analphabète » pour désigner de façon méprisante un nordiste.
Dans un tel contexte, on comprend la portée symbolique que représente l’enseignement dans les deux langues, et, surtout, le rôle que cela peut jouer dans l’intégration nationale. Comme l’a déclaré Amadou Mahtar M’Bow, ancien directeur de l’Unesco, « la langue n’est pas un instrument neutre de communication, elle est aussi véhicule de culture et culture elle-même. Maîtriser une langue conduit inévitablement à partager une culture. »
La BID a promis d’investir 300 millions de dollars dans l’enseignement bilingue en Afrique subsaharienne au cours des cinq prochaines années, en particulier au Tchad et au Niger, choisis comme pays pilotes. Un tel soutien, ajouté à celui de l’Unesco et de la Francophonie, pourrait inciter d’autres pays de la région à s’intéresser à ce type de programme.

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