Sécurité

[Tribune] Face à la terreur, il faut miser sur l’intelligence

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Par  Moussa Mara

Ancien Premier ministre du Mali, président du parti Yelema.

Des soldats français à Deou (Burkina Faso), le 5 novembre 2019.

Des soldats français à Deou (Burkina Faso), le 5 novembre 2019. © Philippe de Poulpiquet/MAX PPP

Contre un terrorisme aux relents insurrectionnels, les États doivent constamment rechercher le soutien des populations et intégrer le fait que le seul usage de la force ne saurait suffire.

Pour réduire significativement l’impact terroriste au Mali et dans le Sahel, nos États doivent intégrer le fait que les forces étrangères ne sauraient suffire. Pas plus que le seul usage de la force, au contraire ! Contre un terrorisme aux relents insurrectionnels, nous sommes condamnés à rechercher constamment le soutien des populations. Cela nécessite des stratégies dont certaines remettront forcément en question d’importants paradigmes de fonctionnement de nos États.

Ceux-ci doivent intégrer la dimension de la communication et accorder plus d’importance au renseignement. L’utilisation de la presse et des radios locales, le passage régulier des forces de sécurité et des agents publics sur les plateaux de télévision, l’utilisation de langages accessibles aux populations, la collaboration avec les autorités politiques et traditionnelles, ou encore un partenariat avec les sociétés civiles sont des pistes à explorer.

Il convient de ne pas perdre de vue que les populations sont des alliés et non des suspects.

Les milices locales sont à éviter car elles sont contreproductives. Certains acteurs de ces milices, intégrés dans le dispositif étatique, peuvent par ailleurs être utiles dans le renseignement. La lutte contre les exactions éventuelles des forces régulières constitue un facteur efficace de communication. Il convient de communiquer sur cet aspect, de veiller à l’indemnisation des victimes et ne pas perdre de vue que les populations sont des alliés et non des suspects.

Mettre fin à la stigmatisation ethnique

Il faut mettre fin aux conflits intercommunautaires et à la stigmatisation ethnique. Aucune communauté ne doit plus être ni ciblée ni indexée, au niveau local ou national. Il convient d’ouvrir les discussions intercommunautaires et retenir l’échelle communale pour ce faire.

Cela fut engagé avec succès, dans le cercle de Koro avec le soutien d’ONG de médiation et déboucha sur la conclusion d’accords locaux dans les communes de Barapireli, Koro, Dangatene ou Madougou. Il faut en finir avec les grandes messes régionales qui ne débouchent que sur des engagements finalement non tenus car les protagonistes n’ont ni la volonté, ni le pouvoir de les tenir.

Les conventions locales conclues entre les représentants légitimes des populations et garanties par l’État auront plus de chance d’être appliquées. L’État doit avoir ensuite l’intelligence d’orienter tous ces projets et programmes vers la satisfaction des attentes exprimées à son égard dans les accords ainsi conclus. Il n’y a pas de doute que si, au Mali, nous parvenions à conclure une entente dans chacune des 113 communes de la zone-région de Mopti et que l’État mettait en œuvre les engagements qui sont les siens d’ici à six mois, nous ferions baisser les tensions et créerions les conditions d’une action plus efficace contre les groupes terroristes.

Remettre en cause les dogmes administratifs

Le déploiement de l’État sur le territoire est un aspect qu’il faut poursuivre avec vigueur et résolution. La prise en charge des engagements ne peut être effective sans une présence satisfaisante de l’administration dans ces zones de tension. Le souci de sécurité des agents est compréhensible, mais cela doit être surpassé. C’est pourquoi il faut changer son fusil d’épaule en la matière. L’État doit exceptionnellement envoyer dans la zone du personnel qui en est originaire et cela à tous les niveaux (représentant administratif, justice, services sociaux…).

Ces agents sont davantage concernés par la stabilité et l’harmonie dans leur contrée. Ils sont moins enclins à certaines attitudes condamnables, seront mieux acceptés et seront donc plus en sécurité. Ils auront enfin une meilleure perception des risques et seront donc moins enclins à se replier à la moindre rumeur. Nous devons savoir remettre en cause certains dogmes administratifs pour installer cette dynamique dans toutes les zones d’insécurité de nos pays, même s’il faut recourir à des recrutements spéciaux à cette fin.

Il faut ensuite tendre vers la fourniture de l’ensemble des services de base, pierre angulaire de la bataille pour gagner les cœurs de nos compatriotes. Les administrations doivent fonctionner, et la satisfaction des attentes des populations est à prioriser. À ce titre, la réponse aux doléances contenues dans les accords de paix intercommunautaires est une base à retenir. De manière structurelle, l’État doit cibler le renforcement des voies de communication, l’amélioration de l’accès aux zones et l’accès à l’eau, essentiel, pour les populations et le bétail.

Savoir infiltrer l’ennemi

Compte tenu de l’insécurité, l’utilisation de nos services de génie militaire sera stratégique. Il faut les renforcer dans l’urgence, les équiper et les doter en effectifs adéquats pour leur permettre de reprendre les nombreux chantiers à l’arrêt et les achever rapidement, quel qu’en soit le coût ! Les États doivent se réorganiser dans
cette perspective. L’amélioration des routes et des voies de communication sera un facteur clé de relance économique, d’accroissement des interactions sociales et même d’amélioration des actions sécuritaires.

Il faut permettre à nos États de changer de posture face aux insurgés, de savoir infiltrer l’ennemi, le surprendre, porter l’affrontement dans son camp et l’éloigner du nôtre.

Les actions militaires, dans le cadre de ces stratégies contre-insurrectionnelles, doivent-elles aussi sortir du cadre classique et s’engager dans la voie d’une plus grande agilité de nos forces, et d’amélioration de leurs capacités d’anticipation. Nous devons tendre vers la même souplesse que nos ennemis. Cela nécessitera des unités plus légères et mieux aguerries. Les forces spéciales de nos armées doivent disposer d’effectifs plus nombreux et l’amélioration de leurs performances doit constituer une priorité. Le nombre de snipers (tireurs d’élites) est à accroitre de manière significative.

Nous devons donc appuyer les efforts dans ce sens et orienter les appuis extérieurs vers ces directions. Cela permettra à nos armées d’être plus adaptées au terrain. Des programmes rigoureux sont à établir afin que, dans un court délai, nous puissions disposer de forces de ce type et en nombre de plus en plus important. C’est ce qui permettra à nos États de changer de posture face aux insurgés, de prendre des initiatives, de savoir infiltrer l’ennemi, le surprendre, porter l’affrontement dans son camp et l’éloigner du nôtre et donc d’améliorer nos chances de succès.

Toutes ces initiatives seront conduites de manière résolue, sous l’égide de nos institutions politiques avec un monitoring serré des actions de terrain. C’est à ce prix que nous nous donnerons des atouts pour pouvoir suppléer à moyen terme les forces étrangères et retrouver ainsi la plénitude de notre souveraineté sur nos territoires. C’est également à ce prix que nous pourrons faire face durablement aux actions terroristes avec lesquelles nous devrons malheureusement apprendre à vivre.

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