Économie

Gestion des déchets : Dakar dans l’impasse

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
La décharge de Mbeubeuss, dans la banlieue de Dakar.

La décharge de Mbeubeuss, dans la banlieue de Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Malgré la volonté de Macky Sall d’aboutir rapidement à la « tolérance zéro », les avancées tardent à se concrétiser. Les défis demeurent colossaux, notamment dans la capitale.

Au nord de Dakar, l’immense décharge à ciel ouvert de Mbeubeuss ressemble à un paysage de science-fiction. Ses 114 ha font alterner villages de fortune où résident environ 2 000 « récupérateurs » et montagnes d’immondices sur lesquelles s’activent hommes, femmes et enfants en quête de métaux ou de plastique.

« La nappe phréatique a été contaminée. Les fumées de la décharge sont une menace environnementale pour les populations. De nombreuses personnes ont développé des maladies respiratoires parmi les populations vivant sur la décharge, mais aussi dans les villages voisins. Les produits maraîchers cultivés dans les environs sont contaminés.

Les risques sanitaires générés par cette décharge sont incommensurables », alerte Adama Soumaré, chargé de projet au sein de l’ONG britannique Wiego. « Cette décharge est la preuve irréfutable du désengagement de l’État sur les sujets ayant trait à la salubrité publique », peste un autre responsable associatif dakarois. Il n’y a aucune sécurité, aucune protection pour les travailleurs informels, rien ! »

Une décharge aussi vaste que 160 terrains de football

Mbeubeuss accueille les déchets de la capitale et de sa région depuis 1968. Alors que 2 200 tonnes d’ordures y sont quotidiennement déversées, ce chiffre devrait tripler d’ici à 2050, selon la Banque mondiale. Depuis sa création, la superficie de la décharge a été multipliée par dix. Dorénavant circonscrits par l’habitat urbain, les déchets s’amoncellent jusqu’à 18 mètres de hauteur.

À l’entrée de Mbeubeuss, on aperçoit quelques camions siglés UCG – pour Unité de coordination de la gestion des déchets solides. Cet organisme public chargé de la collecte et du traitement des déchets urbains peine cependant à remplir sa mission et à sécuriser les lieux.

« On n’est qu’une dizaine à s’occuper de la sécurité d’une décharge aussi vaste que 160 terrains de football, déplore l’un des rares employés de l’UCG croisés sur le site. On fait de notre mieux, mais on ne peut pas empêcher les incendies ». La décharge est en effet le théâtre de nombreux incendies volontaires déclenchés par des récupérateurs pour faire fondre certains matériaux.

Une capitale dépourvue de centre de tri des déchets

En 2016, l’un de ces incendies a causé la mort de quatre personnes. Le désengagement de l’État explique en partie cette prise en main des déchets par des travailleurs informels et des entreprises privées. Aux abords de Mbeubeuss, deux usines chinoises achètent les déchets en plastique au prix de 50 F CFA (76 centimes d’euro) le kilo.

Comment le Sénégal a-t-il pu en arriver là alors que le président Macky Sall s’était engagé à faire de la salubrité publique l’une des priorités de son second mandat ? À l’exception des quartiers huppés, le ramassage des ordures est si défaillant à Dakar que les habitants doivent faire appel à des charretiers pour évacuer leurs ordures. L’agglomération dakaroise est, pour l’heure, dépourvue de centre de tri des déchets, malgré ses 3,8 millions d’habitants.

En 2011 déjà, la fermeture de cette décharge constituait une clause contractuelle de l’accord de crédit du projet d’autoroute à péage Dakar-Diamniadio, et devenait ainsi un engagement de l’État dans le cadre de l’exécution de ce projet. Mais l’échec des concertations avec les populations locales couplé au retard pris dans l’ouverture d’une décharge de remplacement avait conduit à l’amendement des accords de crédit existants avec la Banque mondiale.

Un double objectif environnemental et social

Près de dix ans après cet échec initial, l’État s’est enfin engagé dans un vaste chantier de résorption de la décharge de Mbeubeuss. Le Projet pour la promotion de la gestion intégrée et de l’économie des déchets solides au Sénégal (Promoged) devrait aboutir à l’horizon 2024.

Ce chantier, qui s’insère dans le Plan Sénégal émergent (PSE), a pour objectif de valoriser le potentiel économique des déchets solides, tout en améliorant la qualité de vie des populations. Il a été lancé par le gouvernement avec le soutien de la Banque mondiale, de l’Agence espagnole pour la coopération internationale au développement (AECID) et de l’Agence française de développement (AFD).

Le coût du projet, qui répond à un double objectif, environnemental et social, s’élève à 300 milliards de dollars (247,5 millions d’euros), dont 125 millions financés par un crédit de la Banque mondiale, 55 millions par l’AECID, 45 millions par l’AFD, 32 millions par l’État sénégalais et 43 millions par le secteur privé. Reste que ces derniers partenaires manquent toujours à l’appel…

Une menace pour les travailleurs informels

Sans surprise, ce projet d’assainissement représente une menace pour les récupérateurs actifs sur la décharge de Mbeubeuss. « Cela va mettre un coup d’arrêt aux moyens de subsistance des travailleurs informels présents sur le site, dont 200 enfants », avertit Adama Soumaré.

« Les autorités ne feront rien pour nous » , soupire Mohamed Wade, secrétaire général de l’association Bokk Diom, qui représente les récupérateurs et les recycleurs. Certains d’entre eux, qui gagnent jusqu’à 50 000 F CFA par jour, sont très hostiles au projet. D’autres espèrent obtenir l’un des 262 emplois promis par l’UCG à la faveur de la résorption de la décharge, mais la majorité perdra son activité.

Contacté à de nombreuses reprises par JA, l’organisme UCG s’est refusé à tout commentaire.

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